Bonjour, c’est Joël à l'ETH Zurich, où je vais bientôt participer, comme président, aux entretiens pour le recrutement de deux vice-président.e.s supplémentaires. Nous avons en effet entrepris des réformes dans la gouvernance pour faire face à la croissance de cette incroyable institution et aux défis du XXIe siècle.

Je suis très honoré de diriger pour un jour cette newsletter de Heidi.news, et vous parlerai de «coopétition» avec l'EPFL, de nos relations avec l'Europe de la recherche et du fameux riz doré inventé chez nous.

Joël Mesot, Zurich
Le 15.10.2019


Dans mon radar

Expliquer les enjeux de la recherche au nouveau parlement. Les élections fédérales du 20 octobre vont renouveler une grande partie des parlementaires. L'occasion pour le domaine des Ecole polytechniques fédérales (EPF) d'aller ensuite leur expliquer nos enjeux. C'est si important: la recherche et l’éducation sont nos uniques ressources en Suisse! Et les investissements définissent notre avenir pour les 20 prochaines années. Les budgets ne sont pas plétoriques et le mécanisme du frein à l'endettement – un atout pour la Suisse – nous pénalise indirectement, car le budget des EPF n’est pas protégé. Ainsi, à long terme, nous risquons de perdre notre autonomie pour nous engager dans des projets liés à la recherche fondamentale.

Neue Zurcher Zeitung (DE)

En «coopétition» avec l’EPFL. Nos deux EPF – Zurich et Lausanne – sont souvent présentées comme étant en concurrence. Or nos deux écoles ont tout à gagner à collaborer. Et avec Martin Vetterli, président de l’EPFL, nous nous y attachons. L’EPFL, s’est développée de manière impressionnante depuis l'an 2000. Alors coopération, ou compétition? Ou les deux («coo-p-étition)? Aujourd’hui, nous sommes largement des partenaires; mon rôle est d’établir des liens étroits avec l’EPFL. Le master en cybersécurité lancé en commun en mars dernier en est le meilleur exemple. Dans d’autres domaines, il est sain que nous gardions des formations séparées, que nous restions compétiteurs.

RTS (FR)

Singapour en décembre. Mon prochain voyage sera en décembre à Singapour, au centre que l'ETH Zurich y a ouvert en 2012. Nous y avons deux programmes, l'un sur les villes du futur, l'autre sur les systèmes d'infrastructures résilients. Nous discutons sur le lancement d’un troisième, probablement autour de la robotique médicale. Les travaux effectués là-bas sont fascinants, et ont des retombées en Suisse. Ville tropiquale, Singapour est un îlot de chaleur urbaine, avec des températures jusqu’à 6°C de plus au centre qu'en périphérie. Nous avons un projet de recherche en cours nommé «Cooling Singapore», qui développe des stratégies pour réduire l’effet du réchauffement urbain – un sujet qui pourrait être d’actualité en Suisse d’ici quelques décennies.

Singapore-ETH centrer (EN)

Label suisse pour le numérique au WEF. C’est loin, mais le World Economic Forum (WEF) est inscrit dans mon agenda, à mi-janvier 2020. Digital Switzerland, dont fait partie l'ETH Zurich, y présentera la Swiss Digital Initiative lancée le 2 septembre. L’idée est d’établir des standards de sécurité et éthiques pour le monde du numérique en tirant profit du fameux «label suisse». Ce même label qui, il y a quelques années, a attiré une délégation chinoise au Paul Scherrer Institut, que je dirigeais: nos visiteurs souhaitaient reproduire nos technologies de protonthérapie – et non celles développées dans d’autres pays, moins onéreuses – parce que c’est avant tout le savoir-faire et la réputation helvétiques qu’ils recherchaient.

Heidi.news (Flux Sciences) (FR, Paywall)

L'impressionnant Weizmann Institute. Parmi les excellentes universités, une demeure dans mon radar: le Weizmann Institute en Israël, avec qui nous avons de nombreuses collaborations. Leur stratégie est remarquable, notamment pour se fixer des priorités très sélectives, ainsi que la façon dont ils financent les start-up issues de chez eux. Bien sûr, les conditions cadres sont assez différentes entre nos deux écoles. Comme en ce qui concerne la sélection des étudiants: les EPF acceptent tout-e candidat-e ayant obtenu une maturité fédérale. Et c'est très bien ainsi: c'est grâce à cela que j’ai pu moi-même faire des études, venant d'une famille où personne n'avait étudié auparavant.

Israel Hayom (EN)

Les infos qui comptent pour moi

Nicola Spaldin, professeure de physique des matériaux à l'ETH Zurich, a aussi reçu le Prix L'Oréal pour les femmes dans la science | L'Oréal Foundation

Trop peu de femmes primées en sciences. Aucune femme parmi les Nobel scientifiques en 2019: je le regrette. Et le Prix Marcel-Benoist, qualifié de «Nobel Suisse», n'a connu que deux lauréates depuis sa création en 1920: Gisou van der Goot de l'EPFL en 2009, et Nicola Spaldin de l'ETH Zurich cette année... Pour modifier ces statistiques, il faut changer les mentalités et travailler sur les biais qui pénalisent les femmes. Il faut inclure plus de femmes dans les jurys et les comités de nomination pour des postes académiques. A l'ETH Zurich, nous exigeons aussi dorénavant au moins une femme sur les «short lists». Depuis mon arrivée à la présidence, nous avons, sur 35 nouveaux postes professoraux, engagé onze femmes. L'attribution du Nobel d'économie ce lundi est tout de même porteur d'espoir: l'un des trois lauréats est une femme – la Française Esther Duflo – et son champ de recherches est très pertinent (la lutte contre la pauvreté dans le monde).

Heidi.news (Flux Sciences) (FR, Paywall)

Guerre économique: nous risquons de perdre beaucoup. Les Etats-Unis ont annoncé le 11 octobre une trève dans leur guerre économique contre la Chine, mais les plus gros enjeux ne sont pas réglés. Des chercheurs veulent quitter la Grande-Bretagne à cause du Brexit ou les Etats-Unis à cause de l'ambiance sur place, ce qui rend la Suisse plus attrayante. Et des scientifiques asiatiques brillants s'intéressent aussi à nos institutions parce qu'outre-Atlantique, on leur refuse leur visa. A court terme, cela peut être vu comme une bonne chose. Mais à long terme, c'est un désastre pour nos collaborations entre institutions, et nous risquons de perdre beaucoup à ce retour au protectionnisme dans le monde.

Le dossier guerre commerciale de la BBC (EN)

Nos relations avec l’Europe de la recherche. Le 26 septembre, il a été annoncé que les négociations entre les participants au programme-cadre européen de la recherche, HorizonEurope, doté de 100 milliards d’euros, ne devraient commencer qu’au deuxième semestre 2020, pour un démarrage prévu en 2021. Même si la volonté de la Suisse d’y être associée est grande, il existe un risque qu’elle en soit exclue. Ce serait la seconde fois, après 2014. Après cette première situation difficile, nous, acteurs suisses, avions perdu beaucoup d’influence dans nos réseaux. Cela me fait souci. L’imbroglio avec le Brexit ne nous aide pas non plus. Cela dit, les institutions de recherche de l'UE perdraient en nous des partenaires très recherchés.

Heidi.news (Flux Sciences) (FR, Paywall)

Licenciement d’une professeure. A la mi-juillet, nous avons dû malheureusement nous séparer d’une professeure, après des accusations de mobbing. La situation fut très difficile et je le regrette. Une leçon importante à en tirer est que nous devons apprendre à régler les conflits plus tôt. Nous avons pris récemment diverses mesures pour renforcer le leadership à tous les niveaux et pour mieux gérer des conflits de personnel à l’avenir. La réforme de la gouvernance de l’ETH Zurich, en cours, qui prévoit l’ajout de deux vices-présidents, participe des mesures prises.

NZZ (DE, Paywall)

Sur Heidi.news aujourd’hui

Scientifiques, communicants et journalistes: un ménage à trois acrobatique. Suite à l’éditorial de Heidi.news du 6 octobre surla communication institutionnelle de la science, son manque de sens critique et sa prise de pouvoir sans complexe sur le journalisme scientifique, Denis Duboule, professeur de génétique à l'Université de Genève et à l'EPLF, se demande si l'on a encore besoin de journalistes indépendants pour communiquer la science ou si les institutions se suffisent-elles à elles-mêmes, comme certains semblent le croire. On sous-estime, dit-il, la quasi-obligation de communiquer faite aux chercheurs-euses depuis quelques années, ainsi qu’à leurs institutions.

Heidi.news (Flux Sciences) (FR, Paywall)

L’épigénétique pour estimer l’âge de enfants et prédire le risque de certaines maladies. Les marques épigénétiques, qui incluent tous les effets externes de l’environnement (pollution, nourriture, etc.) sur les gènes, inscrivent sur notre ADN l’histoire de notre vie. Elles peuvent aussi révéler notre âge. Cette méthode existe depuis quelques années chez les adultes; une découverte récente la rend aussi exacte chez les plus jeunes. Un outil qui pourra, dans une certaine mesure, prédire l’apparition de maladies. Elle intéresse aussi la médecine légale.

Heidi.news (Flux Sciences) (FR, Paywall)

Tardoc: un nouveau tarif médical ambulatoire. Tous les médecins en Suisse facturent leurs prestations selon la grille Tarmed, entrée en vigueur en 2004. Ce catalogue contient 4600 positions, valorisées selon un système cantonal de valeur de points. Obsolète, et ne permettant plus de facturer les actes médicaux correctement, ce tarif doit être revu.

Heidi.news (Flux Santé) (FR, Paywall)

An event organized together with the Graduate Institute Geneva

Le Point Sciences

Vous aimez le Point du jour? Recevez notre nouvelle newsletter sur l’actualité scientifique, Le Point Sciences. Elle est envoyée du lundi au vendredi par nos correspondants depuis une Haute Ecole suisse différente: universités de Genève, Lausanne, Fribourg, Neuchâtel et Zurich, EPFL et ETHZ.


Deux raisons d’espérer

Roya Mahboob (DR)

Femmes formées à l'informatique en Afghanistan. Durant le World Academic Summit, qui s'est tenu mi-septembre à l'ETH Zurich, j'ai rencontré Roya Mahboob, entrepreneure afghane et experte en informatique. J'ai été profondément impressionné par cette personne, dont le travail a permis de former des milliers de femmes à l'utilisation d'un ordinateur et d'Internet dans un pays déchiré par la guerre. C'est un magnifique exemple de ce que des fortes personnalités peuvent accomplir malgré des circonstances défavorables, et qui sont parfois contraints à l'exil.

New York Times (EN)

Honneur au «riz doré», inventé à l'ETH Zurich. Le Project Management Institute (PMI) a classé le «riz doré» comme l’un des projets scientifiques les plus importants des 50 dernières années, et l’a inclus dans le Top10 en catégorie «Santé». Ce projet symbolise le débat global sur les OGM depuis deux décennies: en 2000, le professeur de l’ETH Zurich Ingo Potrykus, avec son collègue Peter Beyer, a achevé le développement, après huit ans de travaux, d’un riz génétiquement enrichi en pro-vitamine A, une modification permettant potentiellement d’aider 250 millions d’enfants ayant des déficits de cette vitamine, et souffrant par conséquent d’affections de la vue. Le riz a été testé aux Philippines, mais ce produit qui pourrait faire tant de bien souffre malheureusement toujours de la mauvaise réputation des OGM. Ce classement va-t-il changer la donne?

Science magazine (EN, Paywall)

Les labos de l'ETH Zurich

Zurich, centre de gravité de l'innovation. Il y a toujours plusieurs raisons qui poussent une entreprise à choisir une ville pour s'installer: la disponibilité de talents, de bonnes conditions générales, la proximité des meilleures universités. Depuis des années, l’ETH Zurich est l’une des principales raisons de l'arrivée de grandes entreprises informatiques à Zurich: Google, Microsoft, Disney, Apple. Avec 4000 employés, Google exploite le plus grand centre de développement hors États-Unis. Facebook a annoncé il y a peu son intention de doubler le nombre de ses employés au bord de la Limmat. Cet environnement est aussi très propice à la création de start-up qui interagissent en retour avec ces grandes sociétés. Le Wall Street Journal souligne ainsi que l'ETH Zurich génère au moins 20 start-up par depuis 2007, ce qui en fait un leader mondial selon l'institut Global University Venturing.

Wall Street Journal (EN, Paywall)

Une place de choix dans l'univers quantique. Récemment, une percée dans la recherche en informatique quantique de Google a enthousiasmé la communauté scientifique mondiale. Nous vivons une époque passionnante pour l'informatique quantique, et la Suisse est bien positionnée. L'ETH Zurich, à elle seule, réunit quelque 200 chercheurs en 18 groupes de recherche dans ce domaine et six d'entre eux font partie du «Quantum Flagship» lancé par l'UE en 2018 et doté d’un milliard d’euros. Nos chercheurs travaillent avec un prototype d'ordinateur quantique que l'UE entend construire. Coté éducation, nous avons lancé cet automne un nouveau master en Quantum Engineering.

Recherche en physique quantique à l'ETH Zurich (EN)

Priorité à la santé et à la médecine translationnelle. Parmi les priorités stratégiques de l’ETH Zurich: les sciences de la santé et la médicine. Nous avons lancé un bachelor en médecine il y a trois ans. Il y a peu, une équipe dirigée par l'EPF Zurich et la start-up lausannoise Sensars a mis au point une prothèse de jambe permettant aux personnes amputées de sentir leurs membres artificiels inférieurs. Les chercheurs ont réussi ce tour de force en connectant des capteurs sur le pied et le genou aux nerfs de la cuisse. Grâce à cette prothèse bionique, les personnes amputées se sentent plus en sécurité lorsqu'ils marchent et ressentent moins de douleurs fantômes. Ainsi, à la croisée de l'ingénierie, de l'informatique et de la médecine, les possibilités sont nombreuses pour améliorer la qualité de vie des gens.

Heidi.news (Flux Sciences) (FR, Paywall)

Ça pourrait vous étonner

Les frontières se floutent à l'ETH Zurich. Depuis mon entrée en poste, en janvier 2019, je visite chacun des seize départements de l’ETH Zurich – vendredi dernier, c’était celui du génie civil. Ce qui m’a surpris, c’est la façon dont ces départements ont évolué depuis 20 ans. Prenez le génie mécanique: jadis, on faisait de la recherche sur des turbines et des moteurs. Aujourd’hui, les projets touchent à la médecine, à l’environnement, aux nouveaux matériaux et se situent à l'échelle micro ou nanométrique. Les frontières sont en train de se flouter entre les départements. C'est positif à maints égards, même si cela pose des défis organisationnels. Cela nous oblige à repenser nos modèles, mais nous montre aussi que les EPF sont très dynamiques. C’est quelque chose qu’il nous faut bien expliquer aux politiciens.

A l'OLMA, des pays qui compressent et sous pression. J'ai participé jeudi à l'inauguration de l'OLMA, la foire de Saint-Gall, où nous avions un stand. C’était une bonne occasion de rencontrer des gens et de leur montrer ce que l’ETH Zurich fait dans le domaine de l’agriculture, la santé et l’alimentation. Peu savent par exemple que nous sommes la seule haute école suisse proposant des études en science agricoles. Le monde paysan est, comme d’autres secteurs de l’économie, très fortement affecté par les progrès technologiques. Je sais de quoi je parle, je viens moi-même d'une famille paysanne, dans laquelle aucun de mes proches n'a souhaité reprendre la ferme de mon oncle. Je suis convaincu que nous pouvons aider l’agriculture à tirer profit de la digitalisation. Il faut prendre leurs doutes au sérieux et expliquer les chances que la robotique ou d’autres technologies constituent pour l’agriculture suisse.

OLMA (DE)

Des frissons en écoutant Hoshi. Ma vie a changé depuis que les enfants m'ont offert un abonnement à une plateforme de musique en ligne. Il y a des chanteurs que je découvre par hasard, et que j'écoute en boucle. L'intelligence artificielle m'aide un peu (sourire), en me faisant sans cesse de nouvelles propositions qui collent à mes envies. Quand j’aime, j’achète. Hoshi, par exemple, et sa chanson Femme à la mer, me donne des frissons. Je l’écoute avant d’aller dormir.

Femme à la mer, clip officiel (YouTube) (FR)

Si vous avez encore le temps

Fritz Zwicky a postulé l'existence de la matière sombre en 1933 | Wikimedia

Fritz Zwicky, rustre génial. Une nouvelle biographie est parue, avec le titre «Zwicky: The Outcast Who Unmasked the Universe». Ecrite par John Johnson, elle raconte la vie de l’enfant terrible de l’astrophysique, le Suisse Fritz Zwicky. Né en 1898 à Mollis, dans le canton de Glaris, il fait ses études à l’ETH Zurich avant de partir faire ses recherches aux Etats-Unis, au California Institute of Technology (CalTech). C’est lui qui a postulé l’existence de la «matière sombre», cette entité mystérieuse car invisible qui fait que les galaxies tiennent sur elles-mêmes. C’était un scientifique créatif et brillant, mais il était aussi connu pour sa rustrerie. Ils nommait ses contradicteurs des «spherical bastard» (dans le sens où, peu importe dans quel sens et comment on les considère, ils ne changent pas). Cette biographie décrit à merveilles les deux facettes de cette personnalité suisse exceptionnelle, qui est encore l’un des astrophysiciens les plus influents.

Nature (EN)

Joël Mesot, bio exprès. Après des études et un doctorat en physique des solides à l'ETH Zurich en 1992, Joël Mesot, 55 ans, d'origine fribourgeoise et ayant grandi à Genève, a séjourné en France (Institut Laue-Langevin, Grenoble) et aux Etats-Unis (Argonne National Laboratory, Chicago). De retour en Suisse, il devient en 2004 responsable du laboratoire de diffusion des neutrons de l'Institut Paul Scherrer à Villigen, qui dépend de l'ETHZ, puis prendra la direction de cet institut avant de devenir, en 2010, membre du conseil et du comité exécutif de l'ETHZ. Il en a été élu président en octobre 2018, prenant ses fonctions le 1er janvier 2019 après un mandat de quatre ans de Lino Guzzella.


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le Point du jour de lundi

Bonne journée!

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