Bonjour, c’est Géraldine à Lausanne, d’où je vous raconte les retrouvailles d’une amie d’université aujourd’hui ambassadrice au Liban. Elle nous livre le récit fort et poignant de la tragédie qui a frappé Beyrouth, le 4 août dernier.

Blessée aux jambes par l'explosion des vitres de son bureau, saignant abondamment, Monika Schmutz Kirgöz a dû être portée à l'hôpital par un de ses collaborateurs – plus aucune voiture ne circulait dans les rues dévastées. Peu après, elle était de retour au travail pour coordonner l'immense effort de la Suisse pour aider les Libanais. Elle avait la même énergie, il y a 30 ans.

Géraldine Savary, Lausanne
22.08.2020


Monika Schmutz Kirgöz, ambassadrice des chocs

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Il y a longtemps, j’ai fait mes études avec l’actuelle ambassadrice de Suisse au Liban, Monika Schmutz Kirgöz. Nous avons suivi les mêmes cours, partagé le même appartement, embrassé les mêmes garçons (pas en même temps, qu’on se rassure). Nous étions amies.

Quand, le 4 août dernier, 2700 tonnes de nitrate d’ammonium stockés depuis huit ans dans des hangars vétustes sur le port de Beyrouth explosent, balayant une bonne partie de la ville et de ses habitants, j’ai tout de suite pensé à elle, m’inquiétant pour sa santé. Je la contacte. Au téléphone, je retrouve sa voix, son énergie, sa volubilité, comme si trente ans n’avaient pas passé. Elle n’a pas beaucoup de temps pour discuter, pas plus de quinze minutes. Au final on parlera bien plus longtemps.

«Tu entends le bruit? Me dit-elle, le bruit de la rue? Je suis au bureau mais il n’y a plus de fenêtres. C’est la folie ici.»

Elle est sans mari ni enfants, elle vient de rentrer de vacances, reposée

Mardi 4 août, Beyrouth somnole sous la chaleur. L’ambassade de Suisse se situe dans les derniers étages d’un grande tour moderne d’architecture passable, dans un quartier proche du port. L’ambassadrice Monika Schmutz Kirgöz travaille encore à son bureau, avec ses collègues suisses ainsi qu’un collaborateur libanais, Mohammad Wehbi, chauffeur et garde-du-corps. Son bureau est le plus grand, il est vitré de partout. Ses enfants sont restés en Suisse, son mari n’est pas là non plus. Elle est seule dans la capitale libanaise. Elle vient de rentrer de vacances, reposée.

Peu après 18 heures, elle entend un bruit. Puis une énorme explosion. «J’ai tout de suite pensé que c’était une bombe. En 2005, l’attentat contre Rafiq Hariri avait creusé un cratère de plus de trente mètres de diamètre. On a tous tout de suite pensé à ça. Ensuite, je ne me souviens plus de rien.»

La pression de la déflagration fait sauter toutes les vitres du bureau. Monika est projetée violemment contre le mur. Une de ses jambes est transpercée par de gros éclats de verre, l’autre blessée plus gravement. Son genou est complètement ouvert et saigne abondamment.

«J’ai cru que j’étais morte. Puis j’ai hurlé, appelé ma collaboratrice pour voir si elle était encore vivante. J’ai entendu qu’on m’appelait aussi. Je n’avais plus de chaussures, il y avait beaucoup de sang.»

La tour qui abrite l’ambassade de Suisse tremble, mais tient bon. Cependant, des murs ont cédé, des plafonds se sont effondrés. Monika Schmutz Kirgöz est convaincue que tout va brûler. Elle comprend qu’il faut partir. Évacuer les lieux au plus vite. «Les ascenseurs étaient sortis de leurs gonds, impossible de les utiliser. Je ne pouvais plus marcher. Mohammad m’a portée jusqu’en bas de l’immeuble».

Dehors, la grande artère qui traverse la ville de l’ouest à l’est est jonchée de débris de vitres, les immeubles vacillent ou agonisent dans un ciel devenu opaque. Les blessés gisent sur les trottoirs, d’autres marchent à l’aveugle. Il y a du sang, de la fumée, des odeurs fortes, toxiques. «Nous avons essayé d’aller à l’hôpital. Mais tout était bloqué. Les voitures avaient disparu. Mon chauffeur m’a portée jusqu’à l’hôpital. Là-bas, tout y était détruit. Il y avait des morts, des personnes pleuraient, qui avaient perdu des bras ou des jambes. En quinze ans de guerre civile, personne n’avait jamais vu ça. Certains ont dit après que c’était comme si nous avions vécu un bombardement et un tsunami en même temps.»

Un bombardement et un tsunami en même temps

Monika et Mohammad se retrouvent à nouveau dans la rue. Désemparés, pieds nus. Sa blessure nécessite des soins; sans intervention chirurgicale, le sang continue à couler. «Comme les hôpitaux ne fonctionnaient plus, toutes les personnes à Beyrouth qui travaillent dans la santé se sont mis à arpenter la ville et à porter secours aux gens. Je suis tombée sur un dentiste. Il a regardé ma plaie, m’a dit que je devais être recousue. Il a pris la chemise de mon collègue, l’a déchirée et a serré le tissu autour de ma jambe pour arrêter l’hémorragie. Ensuite nous avons trouvé une voiture qui nous a amenés dans un hôpital à l’extérieur de Beyrouth, dans la montagne. Là-bas, nous étions des centaines.»

La résidence de l’ambassade se situe dans un quartier encore plus proche de la zone de l’explosion. «Tous les visiteurs s’extasient devant la vue sur le port, magnifique, raconte Monika Schmutz Kirgöz, avec une triste ironie. La vue ne nous a pas servis. Le bâtiment a été complètement détruit, certains de mes voisins sont décédés.»

Aujourd’hui, l’ambassadrice vit à l’hôtel et y séjournera quatre mois, le temps que la résidence soit reconstruite. Sitôt soignée, elle a tout de suite repris son activité, avec sa robe déchirée et son genou meurtri. Depuis, toute l’équipe de l’ambassade travaille d’arrache-pied.

Son accent faisait fondre les professeurs

J’ai rencontré Monika Schmutz Kirgöz à l’Université de Lausanne. Elle venait de Bâle-Campagne, avait choisi le chef-lieu vaudois pour apprendre le français. Je quittais Bulle. Prête à adopter tous les codes pour me faire accepter par la population estudiantine locale. S’habiller en noir, prendre un air triste et inspiré, s’engager dans une association qui promouvait les produits venant du tiers-monde. Sans succès. N’étaient abordables que les étudiantes et étudiants des cantons dits périphériques, Neuchâtelois, Tessinois, Suisse-allemands ou Valaisans, ces derniers étant aisément reconnaissables à leur pull jacquard, leur coupe Constantin et leur entêtement à considérer la soirée Brisolée comme le moment le plus important de l’année.

Au milieu de cette diaspora provinciale, Monika Schmutz Kirgöz irradiait. Des cheveux rouge incendie, une démarche d’amazone, des habits et des chaussures couleur léopard, une intelligence vive, un accent suisse-allemand qui faisait fondre les professeurs.

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Pour en savoir plus sur le Liban

L'enquête du Spiegel sur la cargaison qui a détruit Beyrouth. L'hebdomadaire allemand et le consortium d'investigation OCCRP ont enquêté sur le nitrate d'ammonium qui a tué près de 200 personnes le 4 août à Beyrouth. Ils révèlent que le véritable propriétaire du Rhosus, le bateau ayant amené cette cargaison au Liban, n'était pas le Russe Igor Gretchouchkine, mais plutôt l'homme d'affaires chypriote Charalambos Manoli, qui entretenait une relation avec la banque libanaise utilisée par le Hezbollah. Ils affirment aussi qu'une quantité importante de nitrate d'ammonium stocké dans le port de Beyrouth aurait disparu avant l'explosion.

Der Spiegel (EN)

Beyrouth, un si beau saccage. Si vous l'avez raté en début de semaine, lisez le texte que l'éditeur parisien Manuel Carcassonne a envoyé à Heidi.news. Il s'est précipité à Beyrouth pour y rejoindre sa femme libanaise et leur fils, qui ont miraculeusement survécu à l'explosion du 4 août. Voici le récit intime et poignant de ses déambulations dans la ville dévastée.

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Le port de Beyrouth, symbole détruit d’une ville en crise. Une courte histoire du port de Beyrouth, qui remonte au XVe siècle avant J.C. Sa destruction marque un nouveau tournant, emportant dans sa ruine tout un pan de l’économie. Le port gère en effet 69,7 % des flux commerciaux du Liban et permet aussi de stocker les réserves de blé dans son silo, ou des médicaments.

The Conversation (France) (FR)

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It’s time to reimagine what a computer could be. Un article prospectif sur l'avenir de l'informatique. Au lieu du silicone, pourquoi ne pas utiliser ces «moisissures visqueuses» que sont les myxomycètes? Du matériel humide au lieu du «hardware»? "Les myxomycètes sont bien en avance sur nos spéculations informatiques, écrit l'auteur. Physarum polycephalum peut résoudre des labyrinthes, concevoir des réseaux efficaces et trouver facilement le chemin le plus court entre des points sur une carte. Dans une série d'expériences, il a modélisé les routes de la Rome antique, tracé une copie parfaite des réseaux ferroviaires interconnectés du Japon, et résolu le fameux problème algorithmique du voyageur de commerce".

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