Bonjour, c’est Serge à Genève, où l’on célèbre aujourd’hui les 90 ans des Conventions de Genève sur les prisonniers de guerre. C’est un texte fondamental pour le droit humanitaire, sur lequel Genève a bâti son savoir-faire pour alléger - voire soigner - les souffrances du monde.

Mais je vais vous parler d’autre chose ce matin: un souvenir de mes années de jeune reporter et de nos blagues d’étudiants avec Darius Rochebin, ramenées à la surface par les tribulations de Claude Béglé en Corée du Nord.

Serge Michel, Genève
Le 27.07.2019


Le terrible fou-rire qui nous ferma les portes de la Corée du Nord

Image de propagande montrant Kim Il-Sung. Wiki Commons

C’était au début des années 1990. Darius et moi étions tous deux étudiants à l’université et pigistes pour le regretté Journal de Genève. Nous rêvions d’un grand scoop, d’un prix Pulitzer, du reportage exclusif qui allait paver de velours notre entrée dans le plus beau métier du monde.

Bref, Darius et moi rêvions de Pyongyang!

La Corée du Nord, sur laquelle régnait encore Kim Il-Sung, «Grand Leader», «Président éternel», «Professeur de l’humanité tout entière», était alors moins courue qu’aujourd’hui. Un aller-retour sur place en mode «undercover journalism» et c’était la gloire! Darius pouvait espérer montrer un jour sa tête à la télévision et moi pousser la porte des grandes rédactions françaises…

Nous avons donc fréquenté assidûment un coiffeur lausannois du nom de Charly, qui coordonnait en Suisse la propagande de Pyongyang, et avons imaginé une association d’amitié Suisse-Corée dont les statuts (fictifs) et les rapports d’activités (idem) furent envoyés à l’ambassade, accompagnés de lettres enthousiastes. Heureusement, Google n’existait pas encore.

Un beau jour, après des mois d’efforts, vint la consécration. Nous étions enfin reçus par l’ambassadeur et ses conseillers. Nous embarquâmes quelques amis pour incarner les forces vives de l’association et passâmes avec succès les premières épreuves: salutations socialistes et échanges de cadeaux, au milieu des dorures et sous le portrait imposant du Grand Leader. Tout se déroulait à merveille! L’ambassadeur commençait à évoquer la possibilité du voyage à Pyongyang de notre délégation - c’était alors le seul moyen d’obtenir un visa et de voir de l’intérieur le pays le plus fermé du monde.

Darius fut impérial - il l’est toujours! Il fit de chacun des membres du bureau de notre pseudo-association un éloge dont le vocabulaire et la syntaxe sortaient tout droit des mémoires en dix volumes de Kim Il-Sung, dont Charly nous avait remis plusieurs exemplaires. Les Coréens étaient impressionnés. Nous réussîmes même à ingurgiter sans mal et en saluant les succès du PTC (parti du travail de Corée) l’alcool dans lequel avait été noyé un serpent qui semblait bouger encore, dans sa bouteille translucide.

Jusqu’au moment où l’ambassadeur, ivre et heureux, nous convia à grands coups de claques dans le dos dans une salle de cinéma privée, derrière le salon de réception. L’obscurité se fit. Le film démarra par une symphonie martiale et des vues aériennes de Pyongyang. Je vis Darius crisper ses mains sur l’accoudoir, pour rester sérieux. Moi-même, je me mordais l’intérieur des joues. Sur l’écran, trois voitures seulement, une bleue, une rouge et une jaune, circulaient dans une immense avenue déserte. Puis les trois mêmes, dans une autre avenue.

Soudain, une voix nasillarde et asiatique se mit à hurler: «La Corée… est le pays… le plus développé… de toute l’Asie!» Darius et moi explosâmes alors d’un terrible éclat de rire, terrible et inextinguible. Les diplomates se relevèrent. Des lumières se rallumèrent. Rien n’y faisait, notre hilarité avait contaminé toute notre délégation, nous étions désormais cinq ou six, pliés en deux sur nos sièges de velours, riant aux larmes.

L’ambassadeur disparut par une porte dérobée. Les adieux furent expéditifs et nous nous retrouvâmes sur le trottoir, encore secoués de hoquets joyeux. Nous venions pourtant d’enterrer notre rêve nord-coréen.

Pour une dictature, Milan Kundera l’a montré mieux que personne, il n’y a rien de pire que le rire. De fait, c’est un peu d’humour qui a manqué au Conseiller aux Etats Claude Béglé lorsqu’il s’est retrouvé samedi dernier devant les mises en scènes miraculeuses de la propagande nord-coréenne. Au moins un petit sourire, histoire de montrer qu’il n’était pas dupe. Quant aux commentateurs en Suisse qui ont condamné avec tant de sévérité ses tweets ridicules, eux aussi auraient pu choisir d’en rire. Pour le coup, ils ont eu l’air de tribunaux nord-coréens…


Les nouveaux épisodes de nos Explorations.

Keystone

Voyage au bout d’une nuit, accroché aux mots et aux mollets d’un champion. Souvenirs d’une nuit de course et de rencontres sur les sentiers. Intimité éphémère dans le souffle de nos corps poussés à leurs limites. Nous courons tous vers la Méditerranée, mais que cherchons-nous, sinon partir à la rencontre de nous-mêmes?

Heidi.news (La montagne en courant) (FR)

Une auberge providentielle et inquiétante. Cinquième épisode de notre fiction, coproduite avec les Editions Zoé. Dans l’Italie foudroyée par un volcan, les trois adolescents ont abandonné leur Alfa, tombée en rade d’essence. L’apparition d’une auberge coupe court leur controverse sur le mystère de leur guide, Alix. Mais Virgile continue de s’en méfier et va fouiller son sac.

Heidi.news (Stand-by, le thriller climatique) (FR, Paywall)

Entre Stans et Interlaken, un héros, un saint, une burqa et un polyamoureux. Le journaliste Emmanuel Tagnard poursuit sa marche sur le tronçon suisse du pèlerinage de Compostelle. Voici le 4e épisode. Entre le Lac des Quatre cantons et celui de Brienz, un parcours dominé par quelques figures, comme celle de Nicolas de Flüe, saint patron de la Suisse.

Heidi.news (Via Jacobi) (FR, Paywall)

Six bonnes lectures pour le week-end

Une lueur dans les ténèbres: l’honneur et la parole au cœur de la Grande guerre. La guerre de 14-18, ce sont 16 millions de morts et 8 millions de prisonniers. L’historien Jasper Heinzen montre qu’il y eut là, au milieu des atrocités, des comportements faisant appel à l’honneur et à de nobles idéaux sur lesquels allaient plus tard pouvoir s’appuyer le droit humanitaire et les Conventions de Genève. Par exemple, ce prisonnier britannique libéré par les Allemands pour aller enterrer sa mère, à condition qu’il revienne ensuite en captivité - il tint parole.

The Conversation (France) (FR)

Oups, j’ai transformé mon fils en cyborg. Vivienne Ming est neuroscientifique. «Où traçons-nous la frontière entre l’amélioration de notre potentiel en tant qu’humain et l’érosion de notre humanité?», demande-t-elle. Pour son fils atteint de diabète, elle a «hacké» sa pompe à insuline et conçu une intelligence artificielle qui adapte l’injection d’insuline aux activités et aux émotions de l’enfant. Elle en est sûre, les prothèses neurologiques sur lesquelles elle travaille sont «notre futur proche». Ces implants pourraient augmenter notre mémoire, notre créativité et même nos émotions.

Quartz (EN)

Pourquoi les petits bilingues ont l’oreille musicale. On savait déjà que de parler une langue tonale (comme le chinois) facilitait la perception musicale. Là, deux chercheurs australiens ont étudié un échantillon de 42 bébés de 9 mois. Ils ont découvert que les nourrissons qui grandissent dans un environnement bilingue sont plus en mesure de distinguer la différence entre deux notes de violon que leurs comparses monolingues.

The Conversation (France) (FR)

Les arguments des sponsors de Trump. Une jeune chercheuse résume le dernier discours du milliardaire américain Peter Thiel, prononcé le 14 juillet. Il est une des rares figures de la Silicon Valley à avoir soutenu Donald Trump. «Nous avons cette doctrine de l’exceptionnalisme américain, mais nous sommes désormais exceptionnels de la mauvaise façon: nous sommes exceptionnellement obèses, exceptionnellement dépendants des opioïdes, exceptionnellement peu autocritiques».

Medium (EN)

Kigali, la ville qui se rêve en «Singapour africain». Avant-dernier épisode d’une série sur les quartiers et les cités du continent. La capitale rwandaise se métamorphose à grande vitesse et bâtit depuis vingt ans sa prospérité sur les nouvelles technologies.

Le Monde Afrique (FR)

Pierre Péan, la mort d’un enquêteur. Le journaliste français est décédé le 25 juillet à 81 ans. Auteur de nombreux livres sur l’Afrique, les médias et la face cachée des personnalités politiques, son nom est associé aux révélations sur le passé trouble de François Mitterrand sous Vichy. Un bon dossier de France Culture, en textes et en sons.

France Culture (FR)

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