Bonjour, c’est Serge à Genève, où l’exposition à ne pas rater est «Guerre et paix», à la Fondation Martin Bodmer. Des feuillets du manuscrit éponyme de Léon Tolstoï y sont présentés pour la première fois hors de Moscou, ainsi que le premier traité de paix au monde, en 2430 av. J.C.

Ce matin d’automne, je vous parle de notre nouvelle newsletter, Le Point Sciences, qui démarre lundi. Plusieurs centaines d’entre vous se sont déjà inscrits pour la recevoir, merci! Les autres peuvent le faire ici. Ce sujet en amène un autre: la communication vs. le journalisme, dans les universités suisses.

Serge Michel, Genève
Le 05.10.2019


Les universités suisses ont-elles encore besoin de journalistes?

C’était juste avant l’été. Nous étions avec l’un des responsables d’une université romande et en avons profité pour lui annoncer qu’à la rentrée, Heidi.news allait lancer une nouvelle newsletter, Le Point Sciences, qui partirait chaque jour non pas d’une ville différente dans le monde (comme pour Le Point du jour), mais d’une institution académique suisse différente, en donnant à chaque fois des nouvelles du campus. Le responsable regarda son chef de com qui répondit en souriant: «pas de problème, on peut vous fournir tout ça».

Ce fut délicat d’expliquer que nous allions le faire nous-mêmes, malgré nos moyens infinitésimaux par rapport aux services de communication de cette université. Le chef de com ne put réprimer une moue de déception mais nous assura qu’il «comprenait».

Cette conversation n’aurait pas pu avoir lieu il y a trente ans. «A l’époque, il n’y avait qu’une ou deux personnes dans chaque institution pour écrire des communiqués de presse», explique le journaliste et historien alémanique Urs Hafner, qui a travaillé plus d’un an sur la communication universitaire. Son livre, «Forschung in der Filterblase, die Wissenschaftskommunikation der Schweizer Hochschulen in der digitalen Ära», a été soutenu par une bourse de la Gebert Rüf Stiftung et sortira en février aux éditions Hier und Jetzt à Baden.

EPFL, champion suisse
Dans 12 institutions, Urs Hafner a compté 179 communicants. L’université de Genève et l’ETHZ arrivent en tête ex aequo avec 25 équivalents plein temps (EPT) à la communication. Mais rapporté au nombre d’étudiants, c’est l’EPFL qui rafle la mise, avec 23 EPT pour 10’700 étudiants (chiffres 2018) alors que l’Université de Zurich paraît presque modeste avec 18 EPT pour 25’600 étudiants. C’est aussi l’EPFL qui remporte - de loin - le concours du nombre de followers Twitter: 62’900 à l’époque (77’300 aujourd’hui) et seulement 7’700 pour l’université de Saint-Gall.

Que s’est-il passé? D’abord ceci: «Avec le new public management des années 1990, poursuit Urs Hafner, les recteurs sont devenus des CEO, les universités sont devenues plus autonomes, elles sont entrées dans une compétition générale et ont développé massivement leur communication pour gérer leur réputation. Que la science soit juste une affaire de réputation, c’est inquiétant.»

Il y a un deuxième phénomène, parallèle: l’affaiblissement de la presse. C’est d’abord dans leurs rubriques spécialisées, comme la science, que les médias ont diminué les effectifs, mis en crise par les quotidiens gratuits et la révolution numérique. Urs Hafner a souvent entendu cette phrase: «les médias ne font plus leur travail, alors il faut qu’on le fasse nous-mêmes». Le problème, dit-il, «c’est que c’est toujours de bonnes nouvelles, des succès, des découvertes. Cela ne présente pas toute la réalité».

Servir la vérité ou servir son entreprise
Combien de «vrais» journalistes dédiés aux sujets universitaires pour 179 communiquants? Une fraction. Combien de journalistes spécialisés en santé face aux armadas de communicants engagés par les hôpitaux, les assurances et les pharmas? Une autre fraction. La bataille est perdue d’avance, d’autant qu’une partie des lecteurs ne voit pas la différence entre un journaliste sensé ne servir que la vérité mais faisant son travail de façon imparfaite en raison du manque de temps et d’argent, et un communicant ne servant que son entreprise mais dont la production est mise en valeur par un magazine élégant, richement illustré, ponctué de belles infographies.

«Les communicants que j’ai rencontrés étaient convaincus de faire du journalisme, poursuit Urs Hafner. Surtout en Suisse romande, à Lausanne et à Genève. Ils pensent même faire du meilleur journalisme que ceux des rédactions des médias, parce qu’ils ont plus de temps pour travailler et n’ont pas besoin de vendre leur production, de faire du storytelling. Ils se considèrent donc “plus objectifs” que les journalistes».

De fait, de nombreux communicants sont d’anciens journalistes, de qualité, ayant quitté leur secteur en crise pour des cieux plus cléments.

Echanges animés
L’an dernier, le plus grand institut suisse de recherche, le Paul Scherrer Institut à Villigen, a célébré ses 30 ans en encartant un magazine de 42 pages dans la NZZ, lequel contenait des articles de ses communicants et d’autres écrits par les journalistes de l’excellent quotidien zurichois (par ailleurs partenaire éditorial de Heidi.news). Or certains des textes signés NZZ ont fait tousser la cheffe de la communication de l’Institut Paul Scherrer, qui les trouvait «pas assez positifs». Cela aurait provoqué des échanges «animés», selon un participant. L’EPFL, pour ses 50 ans, n’a pas eu ce problème. Le supplément de 20 pages inséré début septembre dans la NZZ et Le Temps a été entièrement écrit par les équipes de l’EPFL; aucun de ses textes ne porte de signature.

«Cela donne vraiment le sentiment que les unis n’ont plus besoin des journalistes, parce que ces derniers pourraient laisser passer une critique», commente Urs Hafner.

Et pourtant, Heidi.news a décidé d’investir - journalistiquement! - les campus universitaires, avec ses moyens modestes et son déploiement toujours graduel. Dès lundi, Marwan, Florent, Laure, Adrien et Pauline seront vos correspondants dans sept lieux académiques en Suisse romande et à Zurich. Parce qu’il s’y passe mille choses qu’il vaut la peine de raconter, couvertes ou non par les services de communication, parce que c’est là que se joue en partie l’avenir de notre pays, et parce qu’il est essentiel d’écouter les jeunes qui peuplent ces campus.


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Pendant ce temps, sur Heidi.news

Dessin: Dimitri Procofieff pour Heidi.news

J’ai voulu essayer le traitement du futur, je me suis retrouvée dans un container post-soviétique. A quoi s’attendre lorsque l’on se rend en Géorgie pour recourir à une phagothérapie, cette alternative aux antibiotiques? Quel coût et quelle durée escompter? Dans ce troisième épisode de son enquête, notre journaliste Malka Gouzer pousse avec son père hypocondriaque la porte de l’Institut George Eliava à Tbilissi, où l’on soigne les patients avec des virus pêchés dans les égoûts de la ville.

Heidi.news (Les Explorations) (FR, Paywall)

Un robot capable d’achever la 10e symphonie inachevée de Mahler? Qui sera le prochain Spotify? De tous les arts, la musique est celui qui a été le plus impacté par la révolution numérique. Après Napster puis l’iTunes d’Apple, ce sont les plateformes de streaming comme Spotify qui dominent. Mais l’histoire n’est pas terminée. De nouvelles start-up et technologies émergent comme une intelligence artificielle capable d’achever la 10e symphonie inachevée de Mahler. Et elles ont d’autant plus de potentiel qu’elles transforment les auditeurs en musiciens.

Heidi.news (Les Explorations) (FR, Paywall)

Robin Salomé pour Heidi.news

Appeler cet endroit New Pompei pouvait-il être autre chose qu’un mauvais présage? Flash back aux origines d’une folie de promoteur immobilier qui deviendra une utopie de la déconnexion, quand que le volcan aura détruit Naples et bouleversé les équilibres mondiaux. C’est le 15e épisode de notre fiction Stand-By, qui sort dans un mois en livre aux Editions Zoé.

Heidi.news (Les Explorations) (FR, Paywall)

Une traversée féministe de l’informatique. C’est un mot d’ordre qui revient périodiquement dans la bouche des hommes politiques et autres «champions de la tech»: il faut davantage de femmes dans les professions du numérique. Qui mieux qu’Isabelle Collet, avec qui nous avions déjà échangé à l’occasion de la grève des femmes du 14 juin dernier, pour décrypter les raisons des échecs répétés? Notes de lecture.

Heidi.news (Le Flux Sciences) (FR, Paywall)

Courir à Doha? Un risque médical inutile. Les mondiaux d’athlétisme se déroulent au Qatar jusqu’au 6 octobre, dans des conditions extrêmes. La chaleur combinée à l’humidité pénalise les athlètes, en particulier ceux qui évoluent en extérieur: contre-performances, abandons et malaises se multiplient.

Heidi.news (Le Flux Santé) (FR, Paywall)

Des drones pour défendre les requins contre la pêche illégale. Des drones autonomes pour seconder les autorités dans la lutte contre la pêche illégale, c’est ce que développe Francesco Ferreti et son équipe du Virginia Tech. Il présentait cette technologie lors du symposium 2019 de science marine organisé par la Fondation Bertarelli et auquel Heidi.news était invité.

Heidi.news (Le Flux Sciences) (FR)

Cinq bonnes lectures pour le week-end

The New Cesarism, an illiberal democracy. La journaliste américaine Claire Berlinski publie des extraits de son nouveau livre sur le déclin de la pensée et de l’Occident. Extraits: «Les capacités de lecture ont été perdues. Seule une petite minorité d’Américains est aujourd’hui capable de lire et de comprendre un livre - la lecture est désormais un sport d’endurance. Ceux qui ne savent pas lire ne peuvent pas suivre un argument soutenu et linéaire. Le cerveau est très plastique, et nous avons changé le nôtre de telle sorte qu’il nous est difficile de penser au-delà d’un tweet de 140 caractères…»

Claire Berlinski (EN)

The funniest things that happened this week. Mark Rice-Oxley, responsable des projets spéciaux au Guardian, a aussi lancé The Upside, un site consacré au journalisme de solutions. Cette semaine, il se demande aussi pourquoi l’on rit si peu en lisant les journaux - et propose justement quelques solutions.

The Upside (The Guardian) (EN)

«Il faut qu’il paye»: au Mali, les femmes violées par des djihadistes demandent justice. Abdoulaziz Al-Hassan, commissaire de la police islamique de Tombouctou en 2012, est poursuivi par la CPI et est accusé d’avoir mis en place une politique de viols, tortures et mariages forcés qui a réduit les femmes à l’état d’esclaves sexuelles.

Le Monde Afrique (FR)

Au Sénégal, un club de boxe pour freiner la migration. Notre correspondant à Dakar, le Genevois Matteo Maillard, est aussi celui du Monde. Il s’est penché cette semaine sur une salle qui veut forger l’élite des boxeurs africains de demain et offrir aux jeunes une autre voie que l’exil.

Le Monde (FR)

Quantum Supremacy. Lorsque les frères Wright ont effectué leur premier vol motorisé, il a fallu cinq ans au monde pour comprendre que quelque chose d’énorme était arrivé. Nous nous trouvons peut-être dans une situation similaire avec l’informatique quantique. Google a construit un ordinateur quantique qui peut effectuer une tâche mathématique impossible à gérer dans un délai raisonnable pour un ordinateur conventionnel. Les historiens du futur considéreront cet événement comme un changement radical dans les possibilités de l’informatique - le début de la «suprématie quantique».

Shtetl Optimised (EN)

Guerre et Paix. Il ne faut pas se demander où est Pierre Hazan, mais où il n’est pas. Cet ancien journaliste est partout: à Bangui pour tenter de créer un dialogue entre les Anti-balaka et les Seleka, dans le Donbass pour apaiser les tensions entre séparatistes pro-russes et l’armée ukrainienne, à Cologny pour monter l’exposition «Guerre et Paix», à Bamako pour faire signer aux Peuls et aux Dogons un traité de paix. Ce texte, sur lequel 34 chefs de village ont apposé leurs empreintes digitales en août 2018, est d’ailleurs exposé à la Fondation Martin Bodmer, juste à côté du clou d’argile sumérien qui est aussi le premier acte diplomatique connu, le traité d’alliance avec Uruk en 2430 av. J.C. L’exposition, organisée avec le CICR et l’ONU, est bouleversante. Tout comme cette question: la guerre est-elle inscrite dans la nature humaine? Nous y reviendrons la semaine prochaine dans Le Point du jour.

Fondation Martin Bodmer (FR)

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Bon week-end!

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