Bonjour, c’est Paul à Genève, où de nombreux citoyens ont voté par correspondance pour partir dès hier soir en vacances de patates.

J'en profite pour vous parler des conséquences que peuvent avoir de mauvaises décisions politiques sur la recherche et l'innovation. Une crainte à l'origine de notre radar des priorités à destination des futurs élus.

Paul Ackermann, Genève
Le 19.10.2019


Votez pour vos enfants

Le Conseil des Etats KEYSTONE/Gaetan Bally

L'entreprise genevoise ID Quantique propose à la finance et aux gouvernements des solutions de communication ultrasécurisée grâce à la physique quantique. Elle a littéralement créé ce nouveau marché grâce aux financements européens pour l'innovation. «Et aujourd'hui, nous réussissons à rester leader mondial grâce à eux, nous explique Grégoire Ribordy, son co-fondateur. Ces fonds nous permettent de faire de la recherche pas nécessairement liée à un développement immédiat, comme pour une PME normale, mais davantage tournée vers la prochaine génération d'innovations, ce qui est essentiel pour rester à la pointe.»

Pour l'instant, tout va bien. «En 19 ans, nous avons touché environ 4 millions d'euros. Jusqu'ici nous étions bien vus. Mais, dans le cadre du prochain programme-cadre, nous sentons bien que nous sommes poussés dehors. Il y a une volonté inquiétante de traiter les partenaires suisses différemment.» Ce qui tombe mal: l’Europe a fait des innovations reposant sur la physique quantique sa priorité et va investir un milliard d'euros dans le domaine.

«Si la Suisse ne peut pas participer au prochain programme d'aides européennes, nous devrons envisager de créer des postes de travail hors du pays, chez un membre de l'UE. Si nous voulons rester compétitifs, nous devrons créer une filiale forte à l'étranger car nous ne pouvons pas nous permettre de nous passer de ces financements et de la dynamique qui en découle, par exemple au niveau de l'écosystème local.»

En 2014, la Commission européenne a effectivement mis en place un instrument compétitif d'allocations directes pour booster la croissance et les emplois dans l'innovation («SME instrument»). Un programme qui a eu un succès phénoménal à Genève, où un projet candidat sur cinq est financé alors que la moyenne européenne est de 10%. La start-up genevoise MaxiVax a par exemple obtenu 2,8 millions d'euros pour lancer ses essais cliniques de vaccins personnalisés. Un apport qui permet à des entreprises de cette taille de grandir sans risque d'être avalée par de grands groupes. «Nous estimons que le programme de financement européen a indirectement créé 220 emplois à Genève de 2006 à 2013», nous dit Laure Ognois, directrice du Service recherche de l'UNIGE, d'où est issu ID Quantique. Et elle insiste sur le fait que ces instruments d’allocations directes n'existent pas en Suisse.

Mais comme Grégoire Ribordy le sent bien, le vent tourne. Car l’accord-cadre Suisse-UE est à nouveau sur la sellette et il existe un risque réel que la science et l'innovation se retrouvent prises en otage de la politique. En raison des blocages actuels, rien ne garantit que les scientifiques et entrepreneurs helvétiques puissent pleinement participer au prochain programme européen. Baptisé «Horizon Europe» et budgété à 100 milliards d’euros (!), il démarrera en janvier 2021. Une exclusion de ces programmes de soutien aurait de graves conséquences, tant sur le financement que sur la réputation de la science suisse. «Pour faire un parallèle avec le football, ce serait comme si une équipe star se retrouvait exclue de la Champion’s League», nous a expliqué Olivier Küttel, délégué aux affaires internationales de l’EPFL. Se basant sur les résultats financiers obtenus lors du dernier programme-cadre, l’UNIGE considère que la non association de la Suisse au prochain accord lui coûterait au moins 100 millions d'euros.

Ce risque s'est déjà matérialisé, il y a cinq ans. On se souvient du prix payé par la science suisse après l’initiative «contre l’immigration de masse» du 9 février 2014. Son exclusion partielle du programme-cadre a coûté plus d’un milliard de francs à la recherche helvétique. «En 2014, quand la Suisse n'a plus été associée à Horizon 2020, un tiers des jeunes chercheurs de l'UNIGE ont renoncé à soumettre des projets ERC (European Research Council). Les chercheurs suisses ont commencé à être considérés comme facteur de risque par les consortiums européens qui font appel à ce genre de financements. On les a exclus, cela a été une période assez traumatisante. Deux chercheurs de renom ont renoncé à venir travailler à Genève de peur de ne plus pouvoir postuler aux financements européens; des chercheurs suisses ont songé à partir et soumis des candidatures à l'étranger. Tout cela a eu pour conséquence une grosse démotivation des chercheurs de l'université, un impact très clair sur nos rankings et un sucroît de travail massif au plan administratif.»

Il n'y a donc pas qu'un leader mondial de la communication quantique que nous risquons de perdre. Bien d’autres innovations et projets de recherches ont connu les mêmes frayeurs dans les domaines qui nous sont chers, des nouvelles technologies à la santé en passant par l’environnement. Voilà qui montre bien les effets d’une politique mal pensée sur des aspects potentiellement cruciaux pour notre avenir. Comme nous le disait Joël Mesot, président de l’ETH Zurich, inquiet de la sensibilité des futurs élus à ces thématiques: «la recherche et l’éducation sont nos uniques ressources en Suisse et les investissements définissent notre avenir pour les 20 prochaines années»!

C’est pourquoi nous avons fait d’«Horizon Europe» un des dossiers de notre radar des priorités politiques pour ceux qui seront élus au terme de ces élections fédérales. Chaque jour de la semaine précédant le 20 octobre, nous avons décortiqué un sujet que nous allons couvrir sans relâche durant la prochaine législature. Car la recherche et l’innovation ne sont bien sûr pas les seules thématiques critiques pour notre avenir. Une mauvaise gestion des questions de santé et d’environnement, par exemple, peut également avoir des conséquences dévastatrices sur la Suisse que nous laisserons à nos enfants (et à nos petits-enfants).

Pour vous aider à faire vos choix, ce dimanche, nous avons également demandé aux partis leur position sur ces sujets que nous estimons cruciaux et dont le destin sera, de fait, tranché par la 51e législature fédérale de décembre 2019 à l’automne 2023. Tous les partis ont répondu, sauf l'UDC. Plus que jamais, les élus auront la lourde responsabilité de faire avancer des dossiers qui se trouvent au coeur des défis de notre temps.

Nous avons commencé lundi avec les tarifs médicaux. Puis nous avons enchaîné avec la fiscalité des start-up avant de faire le point sur la révision de la loi CO2. Jeudi, c’était le tour de la position de la Suisse dans la recherche européenne, vendredi celui du débat sur l’arrivée de la 5G et ce samedi, la réforme EFAS, la plus grande transformation du système de santé actuel qui pourrait faire économiser des milliards en mettant l’accent sur les soins ambulatoires.

Climat, santé, recherche, innovation… voilà des domaines lourds de conséquences pour les décennies à venir et dans lesquels ni les électeurs, ni les élus n'ont droit à l'erreur.


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