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Ça m'est arrivé cette semaine
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Chers lecteurs, je vous ai menti.
La semaine dernière, je vous disais que je me trouvais à Kirkouk, au nord de l’Irak. Pieux mensonge! En réalité je venais d’arriver à Bagdad. Au moment de me mettre à écrire votre newsletter, une consœur américaine s’est fait kidnapper par les milices chiites qui tiennent la ville – la dernière à avoir connu pareil sort est restée enfermée pendant plus de deux ans. Pour ne pas me mettre plus en danger que je ne l’étais déjà, mon voyou de rédacteur en chef m’a habilement suggéré de changer ma localisation. Au cas où. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette précaution n’aura pas été vaine.
Pendant cinq jours, je suis resté à Bagdad, dans le but de raconter cette mégapole devenue, en quelque sorte, le dernier maillon de l’axe de la résistance: financées par le gouvernement, une myriade de factions chiites tiennent la ville et bombardent les intérêts étasuniens, essuyant en retour des frappes américaines sur leurs QGs, tandis que la population, qui pourtant se déchire depuis dix ans sur l’influence iranienne, a un réflexe de solidarité avec le grand frère perse. Me sachant visé, je rase les murs, je ne parle qu’en arabe et je partage ma localisation en direct avec une dizaine de personnes.
Samedi, je me suis rendu à la grande manifestation «pour la paix» et «contre la guerre» qui avait lieu sur la place Tahrir, au centre-ville. Des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes ont répondu à l’appel du populiste Moqtada Sadr. Ils chantent des slogans nationalistes et anti-américains. L’agression actuelle, perçue comme injustifiée, a réveillé de vieux réflexes anti-impérialistes, évidemment hérités de l’invasion de 2003. Avec mon fixeur irakien, on se déplace en permanence dans la foule, on discute avec quelques personnes, toujours discrètement et sans s’attarder. Nous savons tous les deux que je suis une cible mouvante, étant probablement le dernier étranger encore à Bagdad.
Du moins c’est ce que l’on pensait. Jusqu’au moment où l’on tombe, au milieu de la foule en délire, sur un mec blanc au possible, qui semble chercher son chemin, cramé à des kilomètres avec son appareil photo vintage en bandoulière et sa chemise ouverte. On l’aborde discrètement et on lui demande ce qu’il peut bien foutre là. «Je sais pas, c’est pas les célébrations pour la qualification de l’équipe d’Irak à la Coupe du Monde?», demande-t-il en anglais avec un fort accent italien et voix bien trop forte. On lui explique, à voix basse, que c’est un fait une manifestation politique où se trouvent de nombreux miliciens qui risqueraient de l’enlever. «Ah bon, rétorque-t-il de sa voix toujours beaucoup trop forte, c’est marrant parce que je me suis justement fait enlever hier. Mais ça a duré que deux heures».
J’ai l’impression d’être avec OSS 117. Je lui propose de s’éloigner de la foule pour qu’il me raconte tout. «Attends, je veux d’abord passer au magasin de photo pour faire développer mes images!», insiste-t-il. Décidément, Hubert Bonisseur de La Bath a de la concurrence.
Une fois que l’on s’est enfin extraits du flot humain, Nicolo – c’est son nom – raconte son histoire. Venu en Irak afin d’aller en Iran, dans le cadre d’un grand voyage en Asie, il s’est retrouvé bloqué à Bagdad depuis plusieurs semaines. Alors il fait du tourisme. La veille, il a décidé de visiter ce qui ressemblait à un site archéologique au bord du Tigre, du moins selon Google Maps. Mais une fois arrivé sur place, dans un quartier excentré, il ne trouve qu’une sorte de ferme entourée d’un muret. Il l’escalade et s’aventure vers le rivage, où il tombe sur un groupe de jeunes hommes. Ceux-ci, évidemment des miliciens, l’accueillent à bras ouverts, se disant certainement qu’Allah leur a envoyé un cadeau du ciel. Après leur avoir expliqué qu’il s’est trompé d’endroit, Nicolo essaie de partir. Une main le retient par la chemise. Pendant deux heures, les hommes le retiennent captif et passent des appels. Puis il est miraculeusement relâché. Il s’avèrera qu’il était dans la zone de la faction Nujaba, une faction armée certes radicale mais qui rejette en règle générale les enlèvements d’étrangers.
C’est ainsi que notre OSS 117, qui continue de parler beaucoup trop fort malgré mes avertissements répétés, s’est retrouvé là. «On l’emmène avec nous», décide mon fixeur, qui a une certaine expérience en sauvetage d’étrangers paumés. Dans la voiture, il annonce la bonne nouvelle, celle que j’attendais depuis des jours, voire des semaines: un haut responsable de la Résistance islamique en Irak, ce groupe de milices chiites irakiennes à l’origine des bombardements en cours, est d’accord de me rencontrer. Puisqu’on y est, on emmène Nicolo avec nous – après tout, il dit être aussi un peu journaliste, bossant parfois pour des médias locaux italiens.
On débarque ainsi dans un grand hôtel de Bagdad, où se trouvent les derniers personnels des ambassades: des gardes du corps de deux mètres, tatoués, aux bras plus gros que mes cuisses. Dans une petite salle, je fais la rencontre du milicien, en réalité un jeune homme au sourire affable. Dès que la conversation s’enclenche, il montre rapidement la qualité de ses informations et la profondeur de son analyse. Pour moi, c’est surtout intéressant d’avoir enfin l’autre point de vue sur cette guerre, après un mois à resservir en boucle, dans tous les médias occidentaux, la propagande israélo-américaine. Nicolo est à côté de moi, il prend des notes, interrompt notre interlocuteur et lui pose sans cesse des questions pas spécialement pertinentes (c’est un euphémisme). «I’m gonna kick his ass» («je vais lui mettre mon pied au cul»), m’écrit sur WhatsApp mon fixeur, gêné, en pleine interview.
L’entretien se termine, on prend congé du milicien, quand mon fixeur reçoit un appel qui semble important. Il sort de la pièce et revient quelques minutes plus tard. «Nicolo, tu es recherché par les factions», lâche-t-il. Apparemment, la milice de la veille l’a certes laissé partir mais a informé de sa présence ses alliés, plus radicaux, qui sont désormais à ses trousses. Bénéficiant de contacts hauts placés, mon fixeur lui organise un départ avec la police diplomatique, pour être sûr qu’il ne tombe pas sur des checkpoints suspects.
Il se fait tard, mon fixeur me ramène en voiture dans l’appartement que me loue un de ses amis (il fallait mieux éviter les hôtels) puis repart. J’ai à peine le temps d’arriver dans ma chambre que j’entends une autre voiture se garer devant l’entrée. Or, dans le quartier résidentiel où je suis, il n’y a quasiment aucune circulation. Je me dis que mon heure est venue, les miliciens m’ont suivi et s’apprêtent à m’enlever. Je ne trouve rien de mieux à faire que de me cacher derrière la porte de la salle de bain, mon cœur bat la chamade, la portière claque, des bruits de pas s’approchent… Puis une voix de fillette s’élève. C’étaient les voisins.
Le lendemain, ayant recueilli les informations dont j’avais besoin, je décide de quitter Bagdad. Entre-temps, mon fixeur a appris que mon nom aussi circulait chez les milices, certainement divulgué à l’aller au passage de l’un des nombreux checkpoints entre Erbil et Bagdad. Il m’organise un convoi militaire: je pars dans une voiture de la police diplomatique, sirènes hurlantes, escorté à l’avant et à l’arrière par deux pickups surmontés de mitrailleuses et remplis de soldats armés. Dans la voiture, je fais la rencontre d’une trentenaire française, certainement la dernière de la ville. Malgré les alertes de l’ambassade, elle rechignait à quitter cette ville où elle habite depuis deux ans et demi. Alors les forces de l’ordre irakiennes l’ont forcée à évacuer. Elle regarde défiler avec mélancolie les maisons grises de Bagdad. «Je ne pourrai certainement plus jamais revenir…»
Après deux heures de route, on nous fait changer de véhicule. Puisque l’on entre dans un autre gouvernorat, on doit changer de protecteur. Après les deux solides gaillards de la police diplomatique, rasés de près et chaussés des lunettes de soleil noires, nous voilà en compagnie de six gendarmes roudouillets. Faute de place, ils sont sur les genoux les uns des autres. Trois heures plus tard, nouveau changement de gouvernorat. On atterrit cette fois dans le bureau d’un checkpoint où nous attend Sayl, un militaire aux dents proéminentes qui enchaîne les vannes. Il explique avoir deux épouses et quatre enfants en Iran, mais rêve d’épouser ma camarade de galère, ou à défaut sa sœur. «Tu n’as pas peur pour tes enfants sous les bombes?», demande-t-elle pour éviter les avances reloues. «Non, pas du tout. Au pire, ils meurent sous les bombes en martyrs, et c’est la meilleure chose que je puisse leur souhaiter!», rétorque-t-il tout de go.
On repart cette fois avec deux agents des renseignements, veste en cuir et vitres teintées. «Dis à Mbappé d’être clément avec nous cet été!», lance l’un d’eux à ma camarade, en référence aux sélections française et irakienne qui se retrouvent dans le même groupe. A la frontière kurde, ils nous plantent dans un taxi kurde. Cinq heures et deux taxis plus loin, je me retrouve enfin à la frontière turque, où j’attends toute la nuit. Les agents des douanes inspectent chaque véhicule avec le zèle d’un agent du Service des Automobiles de Lausanne. Après huit heures d’attente, je n’ai pas passé la frontière. Mon avion décolle dans une heure. Je parviens à quitter mon chauffeur, me fraie un chemin avec les piétons et trouve par chance un autobus de l’autre côté de la frontière. Lequel démarre, fait demi-tour, avance à 30 km/h, s’arrête au premier bled venu, le chauffeur fume des clopes, puis c’est une portion de route en réfection… Je m’arrache les cheveux.
Enfin, l’aéroport se profile, je vois mon avion en train en phase d’embarquement, je descends du bus et cours à pleins poumons. Heureusement c’est un minuscule aéroport de campagne. Les employés sont assez sympas pour me laisser embarquer. Vol jusqu’à Istanbul, puis jusqu’au Caire. Après environ 40 heures de voyage, je suis arrivé.
A peine parvenu à la maison, mon fixeur m’écrit un message: ses sources chez les renseignements l’informent qu’un certain Sami Zaïbi est activement recherché par les milices en vue d’un enlèvement. Le convoi militaire n’était pas de trop.
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