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Bonjour, c’est Serge à Genève, où j’ai guetté jusque tard hier soir la confirmation que les négociations entre Téhéran et Washington allaient bien avoir lieu aujourd’hui à Islamabad.

C’est l’Iran qui posait des conditions de dernière minute, preuve que la République islamique a l’impression de tenir le couteau par le manche. Elle a sans doute raison.

Le bilan de la «petite excursion» dont parlait Donald Trump est catastrophique. Mais vous verrez que j’entrevois une faible lueur d’espoir.

Côté désespoir, il y a le Liban. Le journaliste Arthur Sarradin nous a envoyé son témoignage à l’issue de la terrible journée de mercredi, et il est bouleversant.

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Serge Michel à Genève
11.04.2026

Incroyable mais vrai... l'Iran a gagné

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La vie a repris à Téhéran. Ici, la place Vali Asr hier vendredi, ornée d’une fresque géante de feu le guide suprême Ali Khamenei. | EPA/ABEDIN TAHERKENAREH


À l’époque où j’étais installé à Téhéran
comme correspondant, au tournant des années 2000, un point revenait à chaque fois que j’étais convoqué par le bureau de la censure pour me faire sermonner, voire menacer d’expulsion. Avais-je écrit, dans mes articles, golfe Persique, comme ils l’exigeaient, ou seulement golfe, m’asseyant sur au moins 3000 ans d’histoire?

Pire encore, avais-je écrit golfe Arabo-Persique, suggérant que les pays arabes de la rive d’en face pourraient avoir leur mot à dire sur ce bras de mer que l’Iran aime à considérer, non sans raisons objectives, comme son pré carré?

Après 40 jours de guerre, un cessez-le-feu fragile et des négociations qui ont commencé hier à Islamabad entre Iraniens et Américains, la question est résolue.

Le golfe est persique.

Au 1er avril, la République islamique avait tiré 438 missiles balistiques, 2012 drones et 19 missiles de croisière sur les Émirats arabes unis, et plusieurs centaines d’autres sur Bahreïn, le Qatar, le Koweït et l’Arabie saoudite, faisant des dégâts considérables: hôtels, aéroports, centrales électriques, usines de désalinisation, installations portuaires, pétrolières et gazières, centres de données….

Aucun de ces pays n’a osé riposter.

De surcroît, l’Iran a montré qu’il était en mesure de pleinement contrôler le détroit d’Ormuz, ne laissant passer que ses propres bateaux. Même après le cessez-le-feu obtenu à la dernière minute dans la nuit de mardi à mercredi 8 avril, avec le détroit soi-disant rouvert, chaque navire doit obtenir l’aval des forces armées iraniennes pour traverser – et s’acquitter d’un droit de passage en cryptomonnaie.

L’Hydre du Golfe

La grande révolte de janvier, réprimée dans le sang (entre 10’000 et 30’000 morts), a été vue comme ôtant au régime des mollahs leur dernière once de légitimité. La crise économique était cinglante, l’inflation galopante, les caisses de l’Etat vides. Qui aurait parié un sou, le 28 février au matin, sur une victoire iranienne contre les États-Unis, première force aéronavale au monde, et Israël, le poids lourd militaire de la région, remarquablement infiltré dans les plus hautes sphères du pouvoir à Téhéran?

Ce jour-là, une attaque de missiles israéliens a tué le guide suprême, Ali Khamenei, cinq membres de sa famille et huit généraux ou hauts responsables des gardiens de la révolution ou des services secrets. Son fils et désormais successeur Mojtaba Khamenei, gravement blessé lors de l’opération ayant emporté son père, serait quant à lui dans le coma.

Le régime était décapité. Mais comme l’Hydre de Lerne de la mythologie grecque, chaque fois qu’une tête du dragon est coupée, il y en a deux qui repoussent.

En force à Islamabad

Ce samedi 11 avril, 40 jours de déluge de feu sur l’Iran plus tard, le régime ne semble ni fragilisé ni manquer de dirigeants. Et la délégation iranienne, arrivée avant-hier à Islamabad pour des négociations avec des émissaires américains, s’y trouve en position de force. Pourquoi?

- La théocratie des mollahs, qui a durant cette guerre subrepticement achevé sa mue en dictature militaire sous la coupe de son armée d’élite, les Gardiens de la révolution, était remarquablement préparée à ce conflit. En amont, chaque responsable, des plus hauts gradés aux simples maires des petites villes, était chargé de se désigner quatre successeurs en cas d’élimination.
- Durant toute cette période, la répression des opposants par les milices du régime ne s’est pas assouplie, au contraire. Les arrestations se sont multipliées et plusieurs manifestants du mois de janvier ont eu droit à une pendaison publique. Les bassidji ont fait maintes irruptions musclées et filmées chez des habitants soupçonnés d’avoir envoyé des vidéos à l’étranger. Pendant ce temps, la propagande a multiplié les fake news, avec une grande efficacité, comme celle, fin mars, d’un F/A-18 américain prétendument abattu, relayée par des comptes russes et des influenceurs américains pro-russes.
- Certaines frappes israélo-américaines ont blessé la fierté iranienne et contribué à ramener dans les rangs du régime une partie de la population qui avait initialement salué cette guerre en espérant qu’elle les débarrasse de ses dirigeants. Comme celle sur l’université Sharif, l’équivalent iranien de l’EPFL, qui forme l’élite des ingénieurs du pays (54’000 alumni sur LinkedIn, pour bonne part installés aux États-Unis), ou celle sur le pont B1 à Karadj, attendu depuis des décennies pour désengorger la capitale et sur le point d’être inauguré.

Fort de ces succès, l’Iran a présenté un plan maximaliste en dix points pour les négociations d’Islamabad: levée de toutes les sanctions, poursuite de l’enrichissement d’uranium, reconnaissance de la souveraineté iranienne sur le détroit d’Ormuz, etc.

«L’Iran n’a jamais gagné une guerre mais n’a jamais perdu une négociation», s’était exclamé Donald Trump sur Twitter en janvier 2020, vers la fin de son premier mandat, alors qu’il venait de faire assassiner le général iranien Ghassem Soleimani. Non seulement il est désormais contraint de négocier, mais la position de ses émissaires, dans les salons cinq étoiles de l’hôtel Serena d’Islamabad, est singulièrement affaiblie.

En finir avec les fauconneries

Malgré une dizaine de milliers de frappes aériennes qui, avec les tirs d’interception, ont vidé une bonne partie des stocks américains, la Maison Blanche n’a atteint aucun de ses buts de guerre affichés – dans un chaos qui en disait long sur le flou artistique qui règne au sommet du pouvoir américain. Ni l’anéantissement des capacités nucléaires iraniennes, ni celui des capacités balistiques, ni évidemment le changement de régime.

Face à une délégation iranienne ayant une redoutable expérience de ces négociations, les ayant pratiquées depuis 13 ans, le trio américain fait figure d’amateurs. Et surtout, les États-Unis n’ont plus de levier.

Aussi erratique soit-il, Donald Trump a trois dieux: son propre hybris, Wall Street et son opinion publique – les deux derniers viennent d’emporter le morceau. Personne n’imagine que le président américain puisse ordonner la reprise des combats si les négociations déraillent: le risque est trop important de faire paniquer les marchés financiers, exploser le prix du pétrole, fuir les électeurs. Or, les élections de mi-mandat sont dans sept mois.

De guerre lasse, puisse Washington considérer une levée des sanctions, seule mesure à même de fragiliser un régime qui a toujours fait son miel des agressions extérieures. Loin de la surenchère martiale qui, comme le relevait Ali Alfoneh, chercheur à l’Institut des États arabes du Golfe, dans le New York Times, tend à pousser l’Iran sur une voie isolationniste et revanchiste, à l’instar de la Corée du Nord, avec la dissuasion nucléaire comme seul mantra.

L’Iran a gagné, donc. Il s’agirait maintenant de faire gagner les Iraniens.

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Personnes ayant fui les zones de Beyrouth menacées de bombardements massifs. | Keystone / EPA / Wael Hamzeh

Liban: le droit, les morts, et les mots

Arthur Sarradin est journaliste à Beyrouth, correspondant pour plusieurs médias français, très bon connaisseur du Proche-Orient. À notre demande, il nous adresse ce témoignage, d’un Liban qui une fois de plus étouffe sous les bombes.


Comment décrire un immeuble qui n’a plus d’étage? Cette question, je me la pose encore, alors qu’ici à Beyrouth leur absence dans le décor est d’une effrayante banalité. Le 8 avril, lorsque plus d’une centaine de missiles ont simultanément déchiré le ciel pour amputer la capitale, nous tous avons reconnu de tristes odeurs familières. Celle du béton et du plâtre qui âcre la gorge. Celle, si persistante, du soufre, qui s’attarde dans la poussière et couvre les visages de bistre. Tout le monde ici aimerait ne plus jamais la respirer, et pourtant elle embaume Beyrouth à chaque chaos. Avec Charbel, un ami, nous sommes partis de Saïda pour rejoindre la capitale qui, déjà du loin de la route qui nous y menait, voyait ses contours se déliter dans un brouillard.

Nous nous voyons peu avec Charbel ces derniers temps. Pourtant, depuis huit ans, nous nous trouvons toujours ensemble lorsque le Liban s’ébranle. Nous avons connu l’explosion du port de Beyrouth, puis la guerre de 2023 voyant le Hezbollah ouvrir déjà un front pour en soutenir un autre. Rien de tout cela pourtant ne nous a jamais habitués à ces odeurs.

Pas davantage aux images. Arrivés à Beyrouth par la route du sud, nous nous sommes arrêtés au premier panache de fumée, sur les ruines du quartier de Barbour. On tousse, on se frotte les yeux. On tente d’arracher à la volée quelques mots au va-et-vient de familles qui quittent, le regard éteint, ce quartier du centre-ville, un bagage à la main, ou quelques souvenirs glissés à la hâte dans de gros sacs en nylon. Nous non plus, n’avons plus les mots. Étrange, non? L’armée israélienne a tué ici des milliers de civils, détruit des dizaines de milliers de maisons dont nous avons déjà répété le récit des décombres… et pourtant ils manquent toujours. Ou pire peut-être: tout est dicible. Mais rien n’est suffisant.

Glaner

«Comment tu décrirais ce qui est en train de se passer?» C’est la dernière question que je pose à tous mes interlocuteurs cet après-midi-là. Trois genres de réponses revenaient. Les sensorielles: «carnage», «catastrophe», «cataclysme». Celles qui parlaient déjà des «massacres du 8 avril», comme si les inscrire dans une histoire permettait déjà de les contenir. Et puis celles qui invoquaient le droit, les «crimes de guerre», les «frappes indiscriminées»… Notions profondément justifiées, mais que le paysage médiatique entoure souvent d’une étrange pudeur.

Aucun de ces termes, pourtant, ne porte en lui le détail des vies et des récits que le vacarme efface. Pour décrire les immeubles sans étages, j’aurais pourtant aimé raconter tous ceux qui y avaient vécu et dont les noms s’égarent. Au pied des ruines de l’un d’eux, au nord de Beyrouth, il n’y a plus que des photographies éparpillées un peu partout. Des livres, aussi. Nostalgie bienheureuse, de Goethe, Carreler la mer, de Rachid al-Daïf. Ils en disent déjà un peu.

Réinventer

Il arrive parfois qu’il faille réinventer des mots. Par exemple, ces dernières semaines comme ces dernières années, j’ai toujours eu du mal à décrire l’ampleur de ce qui se jouait au sud du Liban. Au-delà des stratégies d’invasion, d’occupation, d’annexion… La presse libanaise évoque souvent un «nettoyage ethnique». Dans cette guerre plus que toute autre, l’armée israélienne assume en effet sa volonté de créer à sa frontière une zone-tampon vidée de toute présence civile.

Je n’aime pas trop ce terme de nettoyage ethnique, pourtant. Je trouve qu’il ne raconte pas assez les dégâts commis aux biens civils méthodiquement détruits dans des villages dynamités et aplanis. Rien, non plus, des vallées désertifiées à coups d’épandage sur les terres arables. Rien de la négation même de l’héritage de ces lieux, lorsque les pelleteuses effondrent les mosquées et les sanctuaires centenaires. Alors je préfère parler de «décivilisation». Celle qui efface les hommes et leur histoire dans une région où plus personne n’est plus considéré comme un «civil», mot que le droit consacre pourtant.

Réhumaniser

Depuis le 8 avril, j’ai écrit 45’367 signes d’information (sans compter les palabres du direct) et le langage m’interroge encore. Je pense que seuls les récits et les noms peuvent encore donner corps à cette masse de malheur qu’il nous faut collectivement décrire. À Beyrouth, les journaux les publient chaque jour, comme autant de petites pierres ajoutées à l’édifice fragile d’une nécessaire réhumanisation. Je me demande parfois s’il est bien utile de s’acharner à cette tâche. Je me demande si ces portraits que l’on dresse sont lus, si nos lecteurs, surtout ceux qui vivent à des milliers de kilomètres, parviennent à entrevoir quelque chose dans ces vies, à les écouter, à s’y reconnaître.

Alors quand le doute s’installe, j’essaie de me souvenir que, prédatrice de l’information, la propagande de guerre passe par la torsion du langage. Que c’est elle qui transforme le bombardement en «élimination», l’occupation en «opération», le civil déchiqueté en «dommage collatéral». Face à elle, l’information ne peut trouver sa justesse que dans le droit sans cesse rappelé, les voix civiles qu’il faut toujours porter, et, pour le peu qu’il nous est donné de faire, trouver ce qu’il reste de mots dans l’humanité des petites choses.

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Illustration: Alyssa Babasa pour Heidi.news

Faux comptes, IMSI-catchers, flux financiers: comment attrape-t-on un pédocriminel en ligne? Les abus sexuels d’enfants sur internet méconnaissent les frontières, d’où l’importance d’une coordination internationale. Sur le «terrain», c’est bien souvent les opérations sous couverture qui permettent d’interpeller les auteurs. Mais l’IA et les contenus autoproduits posent de nouveaux défis.

«Les enfants de Manille et les prédateurs suisse», épisode 7

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Pitch Comment pour Heidi.news

Cessez-le-feu ou pas, Israël continuer de viser la Lune. TACO: Trump always chickens out – Trump finit toujours par se débiner. L’acronyme en vogue à Wall Street a fini par se vérifier une fois de plus, après la spectaculaire volte-face du président américain qui promettait «l’Apocalypse» à l’Iran.

Aujourd’hui que les États-Unis font machine arrière, introduisons un second acronyme, qui fera peut-être carrière: NABO, Netanyahu always blasts on. Face au cessez-le-feu de deux semaines conclu entre Washington et Téhéran, le Premier ministre israélien n’a trouvé d’autre échappatoire que d’accentuer les destructions au Liban, menant mercredi 8 février une campagne de frappes d’une intensité jamais vue depuis la guerre des 33 jours en 2006, faisant 357 morts, au dernier décompte.

Objectif officiel: comme toujours, pilonner le Hezbollah. Objectif officieux: saborder le cessez-le-feu, jugé prématuré par Tel-Aviv…

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Il est temps de raconter le monde

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Deux bonnes lectures pour le week-end

«Sounds good to me.» Voilà ce que Donald Trump a répondu au premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou le 11 février 2026, lorsque ce dernier lui a présenté son plan pour régler une fois pour toutes le problème iranien. Deux journalistes du New York Times ont reconstitué cette réunion hallucinante, à la suite de laquelle le patron de la CIA a dit au président américain que le plan était «grotesque». Marco Rubio a enchaîné: «En d’autres termes, ce sont des conneries». Interrogé, le chef d’état-major, le général Caine a répondu: «Monsieur, d’après mon expérience, c’est la procédure habituelle chez les Israéliens. Ils en font trop et leurs plans ne sont pas toujours bien élaborés. Ils savent qu’ils ont besoin de nous, et c’est pour ça qu’ils insistent autant.»

Cela n’a pas empêché Donald Trump de donner son aval à cette guerre désastreuse contre l’Iran, à 15h38 vendredi 27 février: «L’opération Epic Fury est approuvée. Pas d’annulation. Bonne chance.» Un article passionnant et important pour comprendre à quoi tiennent les guerres.

New York Times (EN)

Pendant ce temps, l’Ukraine relève la tête. L’excellent site français Desk Russie a traduit le post récent du philosophe et blogueur militaire ukrainien Kyrylo Daniltchenko sur les réseaux sociaux. Il en émane une confiance nouvellement retrouvée des forces ukrainiennes. Pour la première fois en mars, elles ont tiré sur la Russie plus de drones qu’elles n’en ont reçus: 7347 contre 6462, atteignant des cibles sensibles: terminaux pétroliers, raffineries, tankers, chantiers navals. Les analystes russes eux-mêmes déplorent la montée en gamme de la «nouvelle génération des drones ukrainiens [qui] fonctionnent de jour comme de nuit, sont inaudibles, sauf dans les dernières secondes, lorsqu’ils piquent [vers la cible]. Ils ne sont pas repérés par les détecteurs habituels et sont insensibles aux contre-mesures électroniques.»

Desk Russie

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