Bonjour, c’est Fereshteh à Berlin. Heidi.news m’a demandé de remplacer Lionel, en raison des événements. Ma famille et mes amis sont encore à Téhéran. Ils ont vécu des journées épouvantables de sang et de larmes. J’ai réussi à leur parler quelques minutes.
Un ami a un terminal Starlink, mais la communication est très difficile. Il doit cacher son antenne de peur d’être repéré, et le signal est souvent brouillé.
On dirait que pas une famille, même dans le nord de Téhéran où vivent les familles aisées, a été épargnée. Toutes pleurent au moins un mort.
C’est peut-être fini dans la rue, pour le moment. Mais une amie m’a dit: «La guerre ne fait que commencer, une guerre civile, entre le régime et le peuple.» |
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Les infos que j'ai retenues pour vous
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Compte Instagram d’Abolfazl Yaghmouri, 17 ans.
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Un rappeur est mort.
Depuis une semaine, le média IranWire du journaliste Maziar Bahari, exilé à Londres après avoir passé des mois en prison en 2009, publie des portraits de victimes du massacre. Abolfazl Yaghmouri, 17 ans, a été tué le 9 janvier dans le quartier de Fardis à Karaj (40 km à l’ouest de Téhéran). Sa tante Gita a déclaré à IranWire: «Ils lui ont tiré dans le cœur. Puis, pendant quarante minutes, alors qu’il se vidait de son sang, ils l’ont battu et ont refusé de laisser quiconque s’approcher pour l’emmener à l’hôpital. Ils ont menacé tous ceux qui tentaient de l’aider en leur disant: «nous vous tirerons dessus aussi.» Les agents de sécurité ont confisqué toutes les caméras de vidéosurveillance des maisons et des magasins de la 15e rue à Fardis, où il a été tué, pour détruire les preuves de leur crime. Mais il y avait de nombreux témoins.»
Abolfazl s’était récemment lancé dans le rap. Voici les paroles d’une de ses chansons: «C’était difficile, et maintenant c’est encore plus difficile qu’avant / Mon cahier est rempli de chagrins / Peu importe la distance que tu parcoures, les problèmes ne s’arrêtent jamais.» Ses parents ont retrouvé son corps à la morgue. Les autorités ont tenté de les forcer à signer une déclaration affirmant qu’Abolfazl était membre des bassidji et avait été tué par des manifestants. Mais son père a refusé de céder.
IranWire (EN)
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Le massacre a fini par faire peur à tout le monde.
Les manifestations semblent avoir cessé hier, écrasées par la répression brutale des autorités qui a fait des milliers de morts et envoyé des dizaines de milliers de personnes en prison. À Téhéran, les coups de feu se sont tus et les incendies ont été éteints. Cela s’est produit deux jours après que Donald Trump ait exhorté les Iraniens à «continuer de manifester – prendre le contrôle de vos institutions», leur promettant que «l’aide était en route». Mais mercredi soir, Trump a fait marche arrière, déclarant que les autorités iraniennes avaient suspendu les exécutions.
The Guardian (EN)
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Des tueurs au milieu de la foule.
Dans cet article du Monde, un témoin raconte avoir vu une femme en tchador (ou un homme déguisé en femme) marcher au milieu des manifestants et en abattre plusieurs à bout portant, avec un pistolet équipé d’un silencieux. J’ai reçu le récit d’un ami disant la même chose.
Le Monde (abonnés) (FR)
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Starlink, fragile et dernier lien avec le monde.
Elon Musk a dit que son service Starlink serait gratuit en Iran après la coupure d’internet, mais l’ami qui en a un n’a pas remarqué de changement sur son compte utilisateur. Les terminaux sont plus chers que partout ailleurs, 1000 euros contre env. 270 francs en Suisse. On dit qu’il y en a 50’000 dans le pays: pour 90 millions d’habitants, c’est rien. Et c’est devenu très dangereux de les utiliser. Le régime fait voler des drones au dessus des maisons pour repérer les antennes. Il a dit que tous les utilisateurs seraient considérés comme des terroristes. Ils ont même réussi à brouiller le signal, avec du matériel fourni par la Russie ou la Chine. Les appels ne durent pas plus de trois minutes, pour éviter d’être repéré.
BBC (EN)
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Reza Pahlavi, l’espoir de beaucoup.
Il avait 18 ans et faisait son brevet de pilote aux Etats-Unis lorsque la révolution a éclaté en 1979. Il est proche de Benyamin Nétanyahou et des milieux américains les plus conservateurs. Mais je n’entends que des louanges à son sujet. Pour beaucoup de manifestants qui n’ont pas connu son père, c’est l’homme providentiel. La monarchie paraît désirable, car elle était moderniste et laïque.
Politico (EN)
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Le 9 janvier, dans les rues de Téhéran, un manifestant brandit le portrait du pince Reza Pahlavi. | Capture d’écran d’une vidéo obtenue par AP
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Pitch Comment pour Heidi.news
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Il est temps de raconter le monde
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Dans mon radar aujourd'hui
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AP
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C’est aujourd’hui,
16 janvier, la date anniversaire du départ en 1979 et pour toujours de son pays du dernier shah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi, accompagné de l’impératrice Farah Diba. Il pilote lui-même son Boeing 707 jusqu’à la sortie de l’espace aérien iranien. Atterrissage au Caire, puis au Maroc, aux Bahamas, au Mexique, aux Etats-Unis où il sera opéré (il est déjà gravement malade, d’un cancer), au Panama puis à nouveau en Egypte, où il meurt le 27 juillet 1980, à 60 ans.
A l’époque, beaucoup d’Iraniens ont célébré son départ, ou vilipendé la soi-disante couardise d’un homme affaibli qui n’osait pas affronter la contestation. Aujourd’hui, tous mes amis saluent son abnégation et son amour du pays: il est parti pour éviter un bain de sang. Celui que nous venons de connaître. Et tous rêvent que l’ayatollah Khamenei, le «guide suprême», prenne un avion pour Moscou et ne revienne jamais.
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Les nouvelles que j'ai pu rassembler
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Une image de Téhéran du vendredi soir 9 janvier. Ce jour-là, Internet a été coupé et le massacre a pu commencer.
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Après six jours de coupure totale,
j’ai pu finalement joindre ma mère grâce au Starlink d’un ami. Elle parlait lentement, choisissant chaque mot avec soin. Elle a dit:
«C’était un massacre. Des corps empilés les uns sur les autres. Du sang partout. Ils ont tiré directement sur les gens avec des mitrailleuses…
Il y a un couvre-feu militaire. Ils ont fait venir des soldats de l’extérieur de l’Iran, beaucoup parlaient arabe, sans doute des Irakiens.
L’amie de ta sœur est sortie pour jeter les ordures. Ils lui ont tiré dans la tête.
Ton père a eu de la chance. Une balle lui a touché le sourcil, pas l’œil. Une bombe lacrymogène lui a brûlé le dos.
Des jeunes ont été tués sur le chemin du retour de la manifestation, dans des ruelles où ils marchaient en petits groupes. Les hôpitaux sont remplis de blessés et de morts. Tous les rendez-vous médicaux ont été annulés. Toutes les lignes fixes et portables ont été coupées.
Ils ne rendent pas les corps aux familles à moins qu’elles ne paient le prix des balles qui ont tué leur parent (de 400 à 1400 francs suisses par balle) ou qu’elles signent un document attestant que la personne morte était membre des bassidji (miliciens islamiques du régime).
C’est dévastateur.»
La voix de ma mère avait changé. Je ne l’avais jamais entendue comme ça auparavant. Quelque chose en elle avait disparu.
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Entre deux coupures,
mon frère a pu me dire que le fils d’un voisin a été tué et qu’ils lui ont demandé de payer un milliard de tomans (env. 5630 francs suisses) pour récupérer le corps. Lundi, il est allé dans le quartier populaire de Narmak, à l’est de Téhéran. Juste à côté de la maison de notre tante, il y avait une grande banderole contre le régime. Juste devant, un homme a été tué, dans sa voiture, une balle dans la tête. Il allait acheter du yogourt. Au même moment, sur l’avenue Enghelab (Révolution), le régime organisait le rassemblement de ses partisans. Alors qu’il traite tout le monde de terroristes, ceux-là pouvaient défiler en toute tranquillité.
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Ce qui est certain,
c’est que les soi-disant réformateurs du régime sont désormais totalement décrédibilisés. Tous mes amis aimeraient leur cracher au visage. Ils savaient très bien que leur projet de réforme était impossible. Que le guide et les gardiens de la révolutions n’allaient rien laisser passer. Ils n’ont fait que prolonger la vie de ce régime avec leur petit jeu d’alternance. Des humanistes? Ils n’ont rien dit quand on nous a tiré dessus.
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Même les riches ont manifesté – et sont morts.
Ma famille habite Zafaraniyeh, dans le nord de Téhéran. Ce sont les quartiers riches. La plupart de nos voisins ne sont jamais descendus dans la rue, ni pour le Mouvement vert en 2009, ni pour «Femme, vie, liberté», après le meurtre de Mahsa Amini en 2022. Et là, ils y sont allés. Ils n’en peuvent plus de cette République islamique, même si leur vie bourgeoise est confortable. Un ami d’une famille fortunée, où tout le monde a une green card américaine, m’a envoyé un message avouant qu’il ne connaissait personne qui avait été victime de la «guerre des douze jours», quand Israël a attaqué l’Iran en juin dernier. Ni personne qui connaissait quelqu’un qui lui-même connaissait un mort de ces douze jours. Mais là, il m’a dit qu’il n’y avait pas une famille autour de lui qui ne pleurait pas la mort d’une fille, d’un fils ou d’un cousin.
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Le témoignage de mon ami Behrouz.
Il vient d’arriver à Berlin. Encore horrifié. Vendredi dernier, il est allé au cimetière de Téhéran pour récupérer le corps d’une amie proche, que je connaissais aussi. Il a vu des camions chargés de cadavres. Les autorités avaient installé un rideau autour de la zone et empêchaient les familles de s’approcher, mais beaucoup ont forcé le passage, ont ouvert les bâches et ont fouillé parmi les corps pour trouver leurs proches. Notre amie était allée manifester avec son mari. Une balle lui a transpercé la gorge, sans doute tirée par un sniper sur un toit. Beaucoup de cadavres de femmes étaient nus. Alors Behrouz n’a pas été autorisé à ouvrir les sacs lui-même, il a dû appeler une amie.
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Je ne suis pas certaine
d’avoir une raison d’espérer. Mais j’ai reçu ce vocal d’une amie. «Je te laisse message rapide. Il n’y a plus de possibilité de victoire. Ils ont massacré tout le monde. On a besoin d’aide, d’aide pour partager les informations, d’aide de tous les gouvernements étrangers. Je me suis mise à l’abri. J’espère qu’on ne perdra pas l’espoir.»
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Fereshteh Navid
est le pseudo que je me suis choisi pour ne pas mettre en danger ma famille. Je suis une Iranienne de 35 ans, en exil à Berlin. J’ai travaillé dans mon pays comme journaliste jusqu’au moment où je n’en pouvais plus de la censure et des menaces. Ici, j’ai repris des études qui peinent à me passionner: j’ai sans cesse les yeux rivés sur ce qui se passe chez moi. J’ai écrit cette newsletter hier soir en anglais, c’est Heidi.news qui l’a traduite dans la nuit.
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Avenue du Bouchet 2
1209 Genève
Suisse
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