Bonjour, c’est Serge à Genève, où des limousines noires ont à nouveau sillonné jeudi les rues lors des négociations sur le nucléaire iranien.
Eviteront-elles une nouvelle guerre, dont l’ampleur est imprévisible, dans une région qui ressemble à un baril de poudre?
Mais… derrière ce ballet diplomatique, il y a un massacre inouï en Iran début janvier, qui n’émeut plus grand monde.
Je publie ce matin le texte puissant d’une artiste iranienne exilée, Jinoos Taghizadeh, révoltée par le silence indigne, en particulier de celles et ceux qui se sont tant mobilisés pour Gaza. |
L'effondrement moral du silence
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Un mot d’explication sur ce texte. Au sinistre bilan des victimes, à Gaza, il y a eu 70’000 morts en deux ans. En Iran, c’est 30’000 en deux jours. Les manifestations contre le régime des mollahs, en Occident, ont surtout été celles de la diaspora iranienne, en particulier les monarchistes. L’autrice s’insurge ici contre les milieux de gauche, qui se sont massivement mobilisés (et à juste titre, dit-elle) contre Israël mais que les morts iraniens laissent plus indifférents.
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Des familles à la recherche de leurs proches à la morgue de Kahrizak, au sud de Téhéran, le 9 janvier 2026 | capture d’écran d’une vidéo authentifiée
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J’ai appris les chiffres
avant d’apprendre comment rentrer chez moi ou épeler mon propre nom.
À sept ans, je comptais dans les journaux les images des personnes exécutées dans les semaines qui ont suivi la révolution iranienne de 1979. À dix ans, j’ai entendu murmurer que plus de 7’500 opposants avaient été fusillés et enterrés dans des fosses communes. Mon adolescence s’est déroulée pendant une guerre imposée [par l’Irak] qui a tué 200’000 personnes en huit ans, dont un tiers d’enfants soldats du même âge que moi.
Je n’ai pas passé mes années universitaires dans les musées d’art ou les bibliothèques, mais au milieu des gaz lacrymogènes, des matraques, des disparitions innombrables et des meurtres en série d’intellectuels. En 2009, j’ai vu Neda Agha-Soltan mourir, les yeux ouverts [durant la répression du «Mouvement vert» après la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad, ndlr], et avec elle, l’illusion que ce régime pouvait être réformé.
L’accumulation quotidienne de morts
Chaque fois que nous disions «ça ne peut pas être pire», la situation empirait de façon exponentielle.
En décembre 2017, des centaines de personnes qui réclamaient du pain, de l’eau et la dignité ont été tuées. En novembre 2019, 1500 Iraniens et Iraniennes ont été assassinés en une semaine pendant une coupure totale d’Internet. Un mois plus tard, les Gardiens de la révolution islamique ont abattu un avion civil, le Boeing ukrainien du vol PS752; en 19 secondes et deux missiles, 176 vies ont été réduites en miettes. Ces morts se sont ajoutées à une accumulation quotidienne d’exécutions, de guerres par procuration, d’explosions, de destructions environnementales.
Lorsque Mahsa-Jina Amini a été tuée par la policedes mœurs en 2022, l’Iran s’est à nouveau soulevé au cri de «Femme, vie, liberté». Une fois de plus, les morts, les aveuglés [la police tirait des Flash ball dans les yeux des manifestants, ndlr], les violés et les exécutés se sont multipliés; une barbarie incroyable.
Des corps vendus aux familles
Et maintenant, en 2026, une fois de plus, les chiffres explosent au-delà de l’entendement. En seulement deux jours, sous le coup d’une coupure totale d’Internet et du téléphone, loin des yeux du monde, jusqu’à 32’000 manifestants qui réclamaient du pain et la liberté ont été massacrés. Des témoins oculaires rapportent que des manifestants non armés ont été abattus dans des ruelles sans issue et à l’entrée des bazars; des femmes, des hommes et des enfants ont été pris pour cible sans distinction; des blessés ont été exécutés dans des hôpitaux d’une balle dans le front. Du matériel militaire a été déployé à l’intérieur des villes. Des vidéos divulguées montrent des rangées de corps enfermés dans des sacs noirs, entreposés dans des entrepôts, dans les rues et à même le sol. L’État confisque les corps et les revend aux familles, tout comme il leur a toujours volé l’identité, l’autonomie et le récit.
Ce qui m’effraie aujourd’hui plus que la violence, c’est le silence.
Lors du soulèvement «femme, vie, liberté» de 2022, le monde a écouté. Les images de femmes se coupant les cheveux et de jeunes hommes mourant pour leur dignité fondamentale sont devenues des «tendances» médiatiques, des versions du Moyen-Orient visuellement frappantes et émotionnellement consommables. Cette fois-ci, le monde détourne le regard.
Quand Trump remercie Khamenei
Les puissances mondiales réduisent les vies humaines à des statistiques et privilégient les accords diplomatiques et économiques plutôt que la responsabilité. Elles évitent de s’opposer à l’un des sponsors du terrorisme les plus enracinés de la région, préférant la stabilité, les marchés et le déni. Depuis des décennies, le régime [des mollahs], désireux d’établir des relations économiques avec ces mêmes puissances, qualifie tous les manifestants – ouvriers, étudiants, militants, artistes, intellectuels et défenseurs de la justice – d’«espions à la solde de l’étranger», tout en réduisant la pauvreté de masse et les soulèvements populaires à des sanctions internationales et à des provocations occidentales.
Cet alignement est évident lorsque le président des États-Unis reste silencieux sur le meurtre de milliers de personnes et remercie publiquement le guide suprême iranien pour le simple fait de ne pas avoir exécuté quelques détenus.
Ce qui s’est développé parmi les intellectuels, les universitaires, les militants et les journalistes [occidentaux] est encore plus sombre. Ceux qui se sont élevés à juste titre contre un génocide ailleurs se taisent [quand il s’agit de l’Iran] ou reprennent le discours de la dictature.
Vies humaines ou objets géopolitiques?
Ce n’est pas une guerre. Il ne s’agit pas de la destruction de villes par une puissance étrangère ou d’un conflit ethnique. Il s’agit d’une dictature fondamentaliste qui tue son propre peuple désarmé. Ignorer ce massacre n’est pas neutre. Pour ceux dont les positions anti-impérialistes ont restreint l’exigence en matière de droits humains au point de rabâcher le discours d’un régime qui se rapproche davantage de leur idéologie, il s’agit d’une approche délibérée visant à réduire les vies humaines à des objets géopolitiques.
La douloureuse vérité est la suivante: face à ce crime contre l’humanité, l’extrême droite et la gauche radicale, en Occident, convergent sur un point: les vies innocentes sont négociables. La déshumanisation est leur terrain d’entente.
Vu le black-out informationnel à Téhéran, nous ne savons toujours pas comment a fonctionné la machine à tuer, comme c’est le cas depuis des décennies. Pendant ce temps, les journalistes et les défenseurs des droits humains, pour justifier leur silence, mettent en avant les manifestations de la diaspora iranienne, ces personnes qui, après des décennies de terreur, implorent les puissances étrangères de venir à leur secours. Y a-t-il quelque chose de plus tragique que des personnes effrayées et désespérées qui demandent une attaque militaire contre leur propre pays pour mettre fin à ce bain de sang?
J’ai perdu foi en ma profession
Que peut-on attendre de personnes dont l’identité, la capacité d’agir et la dignité ont été volées pendant 47 ans? D’une nation épuisée par la pauvreté, la violence et des slogans idéologiques qu’elle n’a jamais choisis, tandis que ses ressources étaient englouties par l’ambition autoritaire? Ce qui semble être une contradiction ou un acte désespéré n’est autre que la survie dans des conditions extrêmes. Il ne s’agit pas d’un soutien, mais d’une tentative de nommer une réalité si complexe que les intellectuels simplistes et obsédés par l’idéologie refusent d’affronter.
Je suis une artiste et une écrivaine en exil, vivant avec la culpabilité du survivant. L’art était autrefois un refuge, mais j’ai perdu foi en ma profession. Quand je vois des images de corps ensanglantés, je pense à L’incrédulité de saint Thomas de Caravage. Saint Thomas met son doigt dans la plaie du Christ pour croire à son martyre. Je mets mon doigt dans les blessures des balles du mois de janvier, dans les milliers de blessures ouvertes en moi pour comprendre comment le monde s’est vidé de sa foi en l’humanité.
Ce silence n’est pas de l’incrédulité. C’est un effondrement moral.
Un monde dont les intellectuels, les artistes et les défenseurs des droits humains ont perdu leur boussole morale n’est pas un monde vivable. Je ne crois plus en leurs revendications éthiques, tout comme je ne crois plus aux chiffres, ni à une boussole qui me mènerait vers un chez-moi qui n’existe pas.
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Un peu de douceur... sauvage
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Les koalas partagent les mêmes eucalyptus que les renards volants. | Keystone / Carola Frentzen.
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Pitch Comment pour Heidi.news
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L’extrême droite française et ses tentatives de dédiabolisation.
La mort à Lyon, le 14 février, de Quentin Deranque, un membre actif de l’extrême droite identitaire, battu à mort deux jours plus tôt par des individus affiliés à la Jeune Garde antifasciste, a été exploité par le Rassemblement national (RN) pour poursuivre la stratégie de «dédiabolisation». Pour l’historien Gérard Noiriel, cet épisode permet aux dirigeants du RN d’inverser les valeurs des extrêmes et de se présenter comme des remparts contre l’antisémitisme, dont ils accusent l’extrême gauche. Pendant ce temps, le leader de LFI, Jean-Luc Mélanchon, soutien indéfectible de la Jeune Garde dont il dit qu’elle «n’est pas une organisation criminelle», est allé faire campagne jeudi à Lyon en affirmant que la bataille funeste était «un traquenard» monté par l’extrême droite. A l’Assemblée nationale, une rare minute de silence a été observée le 17 février et les députés de droite en ont profité pour appeler à former un «cordon sanitaire» autour de LFI.
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Il est temps de raconter le monde
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🎂 Heidi.news fête ses 7 ans: un nouvel élan.
Sept ans après son lancement, Heidi.news ouvre un nouveau chapitre. Une rédaction qui s’agrandit, de nouveaux projets.
Pour l’occasion, une rencontre exclusive avec notre correspondant Sami Zaïbi, en direct depuis Le Caire.
Introduction par Serge Michel, rédacteur en chef de Heidi.news.
🗓 Mardi 12 mai | 13h - 14h (en ligne)
⚠️ Places limitées — sur inscription
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Trois lectures édifiantes
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J’aurais beaucoup de lectures passionnantes à vous recommander sur l’Iran… Mais ce matin, je vous en propose trois issues du site IranWire, dont le travail est exceptionnel. Il a été fondé par un ami, le journaliste et réalisateur Maziar Bahari. Nous avons travaillé ensemble en Iran, notamment sur la fameuse affaire du «tueur-araignée» de Mashhad, un maçon ayant tué 16 prostituées dans la ville sainte entre 2000 et 2001. L’affaire a inspiré le film Les nuits de Mashhad (2022) d’Ali Abbasi et la BD L’araignée de Mashhad (2017) du dessinateur Mana Neyestani. En 2009, Maziar a été arrêté et accusé d’espionnage pour la CIA, le Mossad et le MI6 lors des manifestations contre la réélection frauduleuse de Mahmoud Ahmadinejad. Relâché après 118 jours dans la prison d’Evin, il est désormais réfugié à Londres, où il a lancé IranWire en 2013.
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Scène imaginaire de la bataille de Kerbala, mythe fondateur du chiisme. Plutôt que de se soumettre, l’imam Hussein s’y fait décapiter par les troupes sunnites du calife de Damas. | DR
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Les ultras iraniens se préparent à la guerre – voire à la mort. «Si les Iraniens doivent choisir entre la mort et l’humiliation, ils ne choisiront jamais l’humiliation», a déclaré Abdollah Ganji, un idéologue proche des Gardiens de la révolution, en allusion à la bataille de Kerbala en 680 après J.-C. Comme beaucoup dans son camp, celui qui avait estimé qu’Israël avait utilisé des «forces occultes et des djinns» lors de la Guerre des 12 jours en juin dernier, se réjouit d’une attaque américaine, à l’unisson de religieux qui voient la guerre à venir comme une promesse divine, convaincus que musulmans chiites sortiront victorieux de la bataille.
IranWire (EN)
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Les Iraniens défient le régime en dansant sur les tombes. Depuis les massacres des 8 et 8 janvier, les Iraniens dansent. Ils dansent lors des funérailles de leurs proches, en particulier le 40e jour après le décès. La «danse du deuil» est une tradition ancienne, qui s’est récemment transformée acte de défiance envers le régime. Le message est clair: ils n’ont plus peur de l’oppresseur.
IranWire (EN)
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«La guerre n’apporte pas la démocratie. Mais oui, les gens veulent une attaque». Yalda Moayeri, 43 ans, est une photo-journaliste iranienne. Elle a couvert les conflits en Irak, en Afghanistan, au Liban, en Géorgie et bien sûr tous les mouvements de révolte dans son pays depuis 1999. Elle a connu la prison et les interrogatoires. Le 6 février, Le Monde a publié ses images des manifestations monstres de janvier. Peu après, les forces de sécurité ont perquisitionné son domicile. Et pourtant, elle répond sans détour aux questions d’IranWire. Elle se dit contre la guerre mais doit admettre que la majorité des gens, autour d’elle, espèrent la guerre comme moyen de sortir du bourbier de ce régime.
IranWire (EN)
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Bio Express.
Jinoos Taghizadeh est une artiste iranienne multidisciplinaire, conteuse, militante et écrivaine, exilée au Canada. Diplômée de l’université de Téhéran en sculpture et littérature dramatique, elle a exposé ses œuvres dans des lieux renommés comme le Chelsea Museum, le Maxi Museum, la White Chapel Gallery et la Wiesbaden Kunsthalle. Elle a publié plusieurs ouvrages, dont Non-Dubliners, Letters I Never Wrote et Memories I Never Had.
Son site (EN)
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