Bonjour, c’est Lionel à Boston, où l’on parle surtout de la frappe américaine contre le général iranien Soleimani. En ce début d’année électorale, l’appréciation de cette manœuvre suit sans surprise des lignes partisanes.

C’est d’ailleurs des prochaines présidentielles américaines dont je vais vous parler ce samedi matin, depuis ma bulle démocrate de Boston où flottent davantage de drapeaux arc-en-ciel que de bannières étoilées.

Lionel Pousaz, Boston
04.01.2020


L'année électorale américaine, vue de la bulle démocrate de Boston.

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A Boston, en janvier 2017, une manifestation contre les mesures «travel ban» de Donald Trump. AP Photo/Steven Senne

En 2003, je partais aux États-Unis enseigner le français et travailler à une thèse de doctorat qui, je le pressentais, n’allait pas tarder à s’embourber. A peine débarqué à l’Université du Michigan, l’une de mes collègues, qui en avait vu d’autres, m’a prodigué un conseil sur mesure pour blanc-bec de mon genre: «Arrête de jurer et, surtout, évite de parler religion ou politique, ça passe mal ici. Tu comprendras vite.»

J’ai donc expérimenté la consensualité des rapports sociaux à l’américaine. Mes collègues pratiquaient le small talk – l’art d’échanger amabilités et considérations météorologiques – avec un doigté qui continue de me manquer à ce jour. À peine les conversations effleuraient les orties de la controverse qu’elles s’envolaient déjà, légères, papillonner sur des thèmes inoffensifs et butiner de la pensée positive. Dans ce pays d’immigration, pensais-je, la cohabitation entre cultures a dû se construire en esquivant les sujets qui fâchent, ainsi que sur ces larges sourires, si typiquement américains. Pendant un an, j’ai donc tenu en laisse mon esprit de contradiction, et vécu mon retour en Europe comme un véritable soulagement.

Désormais, la politique est partout
Treize années plus tard, je suis revenu dans un pays changé. La politique s’invite bien plus facilement dans les conversations. Il faut dire que j’habite Boston, fief des Kennedy et bastion démocrate notoire. Après quelques pintes d’IPA, la bière souvent artisanale très populaire en Nouvelle-Angleterre, Donald Trump fait toujours une incursion dans les discussions. Mais je me souviens aussi du propriétaire d’une maison d’hôte du Connecticut, peu suspect d’accointances gauchistes avec son pickup estampillé NRA. Piqué de curiosité par la nationalité iranienne de mon épouse, il nous a entretenu de politique pendant une heure autour d’un déjeuner de pancakes, sirop d’érable et confiture de bleuets. Sa femme a tenté de le faire taire avant de constater, soulagée, que le courant passait malgré nos désaccords.

La politique investit aussi l’espace public. L’arrière des véhicules est couvert d’autocollants militants – “The revolution will not be televised”, “I did not vote Trump”, “Feel the Bern”. Dans mon quartier, les Midterms ont fait pousser les pancartes pro-démocrates sur le gazon des particuliers. Il y a quelques semaines, j’ai manqué de m’étaler sur un trottoir couvert de flyers détrempés, œuvre de groupuscules révolutionnaires promettant de régler son compte au capitalisme.

Les Etats-Unis déchirés
Dans ses excès, cette présence accrue du politique ébranle les piliers du vivre-ensemble américain. De nombreux citoyens sont préoccupés par la violence des propos et, surtout, l’hypothétique scission du pays en deux blocs irréconciliables, exacerbée par la figure présidentielle. Dans les médias, on discute ce thème de la déchirure, ses périls et ses remèdes. Ma voisine, originaire de Caroline du Nord, me racontait récemment comment, dans cet État sudiste tenté par la gauche, les désaccords religieux et politiques disloqueraient depuis peu des familles entières. Cette fracture est-elle bien réelle, ou ne s’agit-il que d’un signal faible amplifié par les réseaux sociaux, Fox News et un sentiment diffus de fin de civilisation? Y a-t-il lieu de craindre pour la cohésion nationale?

Ces questions, et surtout la manière d’y répondre, seront au cœur de la primaire démocrate ces prochains mois. La frange gauche du parti semble d’avis qu’à la radicalisation républicaine doit répondre leur propre radicalisation: la polarisation des opinions créerait un momentum pour leur agenda social-démocrate. En outre, la défaite d’Hillary Clinton face à Donald Trump – une vieille routière de la politique US contre un nouveau venu – montrerait le peu d’enthousiasme des électeurs pour le statu quo.

La stratégie démocrate émergera le 3 mars
Les démocrates du centre, quant à eux, se posent en rassembleurs d’une supposée majorité silencieuse, angoissée par le sentiment d’une fracture nationale et fatiguée par l’atmosphère délétère. Ils savent que dans certaines banlieues, l’électorat républicain centriste s’est massivement tourné de leur côté, comme l’attestent les derniers scrutins locaux. Ils comptent bien ne pas effrayer ces nouveaux électeurs. Représentant de cette tendance à la conciliation, le candidat Joe Biden affirmait même cette semaine qu’il pourrait envisager nommer un républicain à la vice-présidence.

Le 3 mars prochain, il y a de bonnes chances que l’on sache laquelle de ces deux stratégies prévaudra dans les rangs démocrates. Lors de ce Super Tuesday des primaires, 13 États ainsi que les démocrates de l’étranger voteront pour celle ou celui qui représentera leur parti le 3 novembre.

Ce que l’on connaît déjà, c’est l’adversaire du candidat démocrate. Donald Trump semble avoir renforcé sa main sur son parti. Depuis son investiture, 40% des membres républicains au Congrès n’ont pas été réélus ou ont renoncé à leur réélection. Un processus qui a eu les effets d’une purge sur l’appareil du parti, et qui polarise un peu plus la politique américaine.

Fragmentation communautaire et religieuse
Dans ma bulle démocrate de Boston, où moins de 15% des électeurs ont voté pour Donald Trump et où personne n’oserait avouer ce geste, je n’ai qu’un aperçu très partiel de la situation. La déchirure américaine ne se joue pas tant sur un fond de lutte des classes qu’en fonction d’une fragmentation communautaire, religieuse et géographique, déployée sur un gigantesque territoire. Il n’empêche: je me réjouis déjà de voir pousser les pancartes dans les jardins du quartier et la vieille Honda du voisin se couvrir d’autocollants aux slogans fleuris.


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De bonnes lectures américaines

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Lionel Pousaz est journaliste et consultant en communication scientifique. Il a notamment dirigé durant sept ans l’équipe de presse de l’EPFL. Depuis mars 2019, il est le correspondant du Point du jour à Boston, pour Heidi.news.


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