Bonjour, c’est Félix à Casablanca. Je vous écris sous pseudo pour protéger mes sources – et me protéger moi-même, car le sujet est sensible.
L’an dernier, en reportage dans le Rif, la région pauvre au nord du Maroc qui vit surtout de contrebande et de culture du cannabis, j’ai rencontré une famille de dix enfants.
Leur vie était dure, mais semblait possible. L’un est en Italie, clandestin, et envoie de l’argent de temps en temps. Deux sont à l’université. Deux autres cultivent le chanvre. Tous aident comme ils le peuvent les parents, qui accueillent des camping-cars européens sur un terrain du village.
Et pourtant. Fin juillet, trois des frères ont tenté d’entrer à Ceuta, dans cet exode massif qui a fait la une des médias du monde entier. Et cela s’est mal passé. |
La drogue voyage, mais pas ceux qui la cultivent
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Des plants de cannabis près de Chefchaouen, dans le Rif maroccain, en août 2025. | EPA/Jalal Morchidi
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Abdelfattah, 22 ans, est une âme joyeuse et douce.
Il étudie le droit à Tétouan. Quand il n’est pas en cours, il garde les treize moutons de la famille. Mais il se désole. «Je trouverai jamais l’argent pour avoir le barreau», dit-il. Le pot-de-vin et les taxes pour y accéder peuvent atteindre des dizaines de milliers de dirhams (plusieurs milliers de francs). Alors en juin 2026, déjà, il a tenté Ceuta mais a été rattrapé par les gardes-côtes alors qu’il nageait vers l’enclave espagnole. Frappé par les forces de sécurité, il a été déporté dans un fourgon aveugle à plus de 500 km au sud, laissé en caleçon à la lisière du Sahara. Une pratique courante au Maroc avec les migrants arrêtés à la frontière.
Fin juillet, j’ai reçu un nouveau message de sa part.
- Je vais essayer encore une fois en mer.
Le 30 juillet, quand j’ai vu le mouvement massif des plus de 70’000 personnes qui avaient pénétré dans l’enclave espagnole, j’ai répondu, inquiet:
- Abdelfattah, tu es où? Tu as réussi à passer? Réponds-moi dès que tu peux!
Il m’a écrit le lendemain.
- Wallah mon frère, la situation là-bas est beaucoup plus difficile qu’ici. Je me suis caché toute la nuit, je suis entré [à Ceuta, ndlr] à la nage à 7h du matin, j’étais dans les premiers. Mais vers 10h [le 30 juillet, ndlr], des milliers de gens sont aussi venus. Des habitants ont commencé à nous poursuivre et à nous frapper. C’était très dangereux. J’ai vu un jeune Marocain se faire tuer au couteau par la foule. On est rentrés. Et mon petit frère, on ne sait pas où il est…
141 morts
Son petit frère, c’est Rayan, 16 ans. Un taiseux qui ne brille qu’au foot, sur le terrain poussiéreux du village. Il est entré à Ceuta avec la masse, dans la journée du 30 juillet, puis n’a plus donné de nouvelles. À ce moment, les rumeurs disaient déjà qu’une centaine de personnes étaient mortes [l’Association marocaine des droits humains estimera plus tard à 141 le nombre de morts, ndlr]. Quelques jours plus tard, un message: il est resté sur place, il a été pris en charge par un centre d’accueil pour mineurs. Aux dernières nouvelles, il y est encore, hébergé dans une grande tente.
Entre les deux, il y a Hassan, 20 ans, un fougueux aux cheveux châtain. Il étudie l’économie et voudrait monter des affaires, mais se retrouve souvent à soigner les plants de cannabis et tirer des tuyaux d’irrigation dans le champ familial. Le reste du temps, il court la montagne couverte de chênes et de caroubiers, grimpe aux arbres, plonge dans la rivière. L’an dernier, il me disait que s’il partait pour l’Europe, ce serait avec un visa… cela ne s’est pas passé ainsi.
- J’étais à Tétouan, le 30 août à l’aube. Je dormais. Et puis j’ai entendu des cris, les gens disaient que la frontière était ouverte. J’ai vu tout le monde courir, les petits, les grands, les femmes. Je suis parti en vélo, avec un ami. Pas pour émigrer, juste voir ce qui se passait. La grande porte grillagée était bondée. Il y avait des gens, pas pauvres, qui abandonnaient leur voiture pour y aller à la nage. On a traversé. Mais il n’y avait aucune solution. Nous sommes repartis.
Pas d’agneau pour l’Aïd
Les deux aînés de la fratrie, Ibrahim et Naïm, n’ont pas bronché quand tout le monde s’est précipité à Ceuta. Pas faute d’en avoir envie. «Au Maroc, il n’y a rien», ne cesse de répéter Ibrahim. C’est peut-être qu’ils ont travaillé plus dur. Depuis l’adolescence, dix heures de travail quotidien dans les champs de cannabis des autres cultivateurs du village, pour 100 dirhams (moins de 10 francs) par jour. Ils ont cassé des cailloux, fauché du foin ou encore, une fois l’an, les mains dans la suie, produit du charbon de bois pour l’Aïd, la fête de la fin du ramadan. «Les gens l’achetaient pour cuire l’agneau», dit-il. La famille, elle, sous un toit traversé par la pluie en hiver, n’avait pas d’agneau. «On avait honte, on se cachait un peu. Les grandes familles du village nous donnaient un peu de viande de chèvre pour la fête.»
Leurs mains, leur visage, disent l’usure du corps. «Je m’épuise à me demander chaque jour comment vivre ma vie», dit encore Ibrahim.
Ce qui l’enrage le plus, Ibrahim, ce sont les trois policiers qui se pointent, chaque mois vers 21h30, dans une Dacia Duster toute neuve de la gendarmerie royale. 1000 dirhams (87 francs suisses), de main à main. C’est le prix de la liberté entrepreneuriale. Car la famille a conquis un petit terrain charmant au bord de la rivière où les touristes européens peuvent garer leur camping-car ou planter leur tente sous un grand caroubier, pour aller randonner sur les pentes environnantes. Le terrain ne lui appartenait pas. Le père l’a défriché, il y a 20 ans. Sur le moment, le village a mal réagi. La mère s’est fait frapper, dans la rue. «J’étais à côté», dit Hassan.
Aujourd’hui, grâce aux 10 euros par nuit et par camping-car, la famille vit mieux. Ibrahim et Naïm peuvent cultiver leur propre champ de cannabis. Un terrain étroit et accidenté, qui produit à peine 25 kg de résine par an. Un grossiste les achète pour les revendre au bord de la mer aux propriétaires des hors-bord qui rallient l’Espagne.
Le haschich marocain traverse facilement le détroit de Gibraltar. Les Marocains eux-mêmes, non.
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Pendant ce temps sur Heidi.news: bombes, amour et atome
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Diana Murzagalieva a lancé l’application SpeakUp, pour aider les enfants souffrant de problèmes d’élocution à apprendre à s’exprimer. Sa famille souffre des effets de la mutation génétique sur quatre générations. | Manon Madec
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A Semipalatinsk, on joue à la roulette génétique.
Suite de notre enquête au Kazakhstan. Après Hiroshima, les chercheurs occidentaux affirment que les radiations ne provoquent pas de mutations héréditaires chez l’humain. En ex-URSS, des chercheurs mènent leurs propres analyses et concluent l’inverse. Au milieu de cette querelle scientifique, les descendants de personnes exposées vivent dans l’incertitude.
Rendez-vous en terre atomique, épisode 3
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Une femme fume une cigarette sur un trottoir au nord de Téhéran, 2 août 2026. | AP Photo/Vahid Salemi
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Gertrude Hoffmann en 1908, dans son rôle pour l’opéra «Salomé», la tête de Jean-Baptiste à ses pieds. | United States Library of Congress / F. C. Bangs
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Pitch Comment, pour Heidi.news
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D’autres fins du monde sont possibles
Jusqu’à récemment, la fin de l’humanité était un sujet de niche, réservé aux amateurs de dystopies et aux forums pour personnes neurodivergentes en mal de sommeil. Depuis une dizaine de jours, elle fait la une des médias et s’invite même dans les débats politiques aux Etats-Unis.
A l’origine de cette agitation, un rapport publié le 26 août par METR a fait boule de neige. Il se lit, en effet, comme un roman de science-fiction-vrai (un genre littéraire nouveau, et peut-être promis au même succès que le «true crime»).
METR est un organisme américain indépendant, à but non lucratif, spécialisé dans l’évaluation des capacités et des risques liés à l’intelligence artificielle. Grâce à des données internes fournies par OpenAI, il a livré ce rapport sidérant sur la manière dont 1200 agents d’OpenAI, censés travailler séparément, ont trouvé un moyen de communiquer, échangé plus de 70’000 messages et fichiers durant plusieurs semaines, puis, pour environ 700 d’entre eux, participé à une attaque contre la plateforme Hugging Face. L’incident s’était produit entre mai et juin.
Pour mémoire, les agents sont des programmes informatiques capables de travailler de façon autonome en enchaînant différentes actions pour atteindre le but qui leur est assigné.
Si qui que ce soit la développe, tout le monde meurt
Ce qui laisse pantois à la lecture de ce rapport, c’est qu’en agissant de façon coordonnée et auto-organisée sans aucune supervision humaine, ces agents n’étaient même pas en train de chercher à atteindre leur but, ils l’avaient déjà fait. Ils cherchaient seulement le moyen d’effacer les traces de la méthode qu’ils avaient utilisée, parce qu’ils avaient pris un «raccourcis» en collaborant, et ne voulaient pas que le système chargé de noter leurs performances s’en aperçoivent.
Il y a un an, Eliezer Yudkowsky et Nate Soares, figures historiques de l’alarme existentielle, publiaient un livre intitulé If Anyone Builds It, Everyone Dies, en référence à une forme ou une autre de superintelligence artificielle. A l’époque, beaucoup de gens en avaient ri, jugeant l’ouvrage inutilement alarmiste, voire ésotérique. Il décrivait pourtant, entre autres choses plausibles, des IA capables de sortir de leur confinement, d’acquérir des ressources et d’agir collectivement.
A la lumière des récents développements, leur institut de recherche sur l’intelligence artificielle a fait cette semaine le bilan de l’année écoulée depuis la publication de leur livre, et ne se réjouit que d’une seule chose: enfin, une prise de conscience publique et politique est en marche.
La fin du monde pourrait être graduelle
En attendant, la superintelligence qui éliminera l’humanité — ou la maintiendra en vie comme une espèce d’animal domestique — n’a pas le monopole de la fin du monde. Sur les forums consacrés au sujet, le catalogue des formes que pourraient prendre la disparition de l’humanité reste très fourni.
Le terme consacré est p(doom): la probabilité que tout finisse très mal…
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Il est temps de raconter le monde
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📆 Savez-vous où va l’argent de votre retraite?
Plus de 20 milliards de francs sont gérés par les caisses de pension publiques vaudoises. Où cet argent est-il investi?
Alors que l’accès à ces informations fait l’objet d’une bataille judiciaire, Heidi.news et WAV organisent un débat public le 12 octobre à Lausanne.
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Des bonnes lectures pour le week-end
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Ceuta: les migrants qui vivaient sur les plages transférés vers des tentes installées dans le port. Dans un climat parfois tendu, la police espagnole a transféré vendredi 18 septembre des migrants qui vivaient dans des conditions précaires depuis des semaines sur les plages de Ceuta vers des tentes pouvant accueillir jusqu’à 1’700 personnes dans le port de cette enclave en Afrique du Nord.
Le Monde (FR)
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Un site archéologique marocain qui réécrit l’histoire du Maghreb. Oued Beht, au Maroc, abritait un important centre agricole et artisanal dès le Néolithique. Le rempart vieux de 4000 ans mis au jour révèle une société complexe et organisée. Réoccupé au Moyen Âge, le site éclaire l’évolution des sociétés du Maghreb.
The Conversation (France)
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Mes larmes me manquent. L’autrice américaine Emily Gould — sans doute la plus éminente représentante encore en activité de l’essai intime qui a dominé le web dans les années 2010 — revient avec un texte de son cru. Elle a toujours été de nature à pleurer facilement: après tout, c’est considéré comme une saine réaction au stress. Puis, il y a trois ans, elle a perdu la capacité de verser des larmes. Peu importe à quel point la situation devenait triste. Dans cet article, elle relate ses tentatives pour parvenir à pleurer à nouveau.
The Cut (EN)
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Chaque carte est un mensonge. À l’heure où la France abandonne la projection cartographique dite «de Mercator» pour demander une représentation du monde plus équitable, voici un article qui vous dit tout des distorsions d’une représentation en 2D de la Terre. Cinq caractéristiques peuvent être ajustées — la superficie, la forme, la distance, la direction et l’angle — et chaque projection les équilibre différemment, ce qui donne des résultats variés. Aucune n’est parfaite. Les cartes que nous avons en tête ne représentent pas fidèlement le monde tel qu’il est réellement. L’autrice, Betsy Mason, a co-signé avec Greg Miller All Over the Map, publié par le National Geographic.
The Last Word On Nothing (EN)
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La «route de la soie polaire», un mirage géopolitique? Le recul des glaciers de l’Arctique trace un nouveau passage pour la flotte de commerce entre l’Asie et l’Europe. Un raccourci établi dans un contexte géopolitique sous tension, révélant les nouvelles ambitions sino-russes dans le commerce maritime et fragilisant l’écosystème qu’il traverse.
Usbek & Rica (FR)
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Heidi-sorry.
Une grossesse d’éléphant… Vous avez été nombreuses, chères lectrices (et même quelques lecteurs) à nous interpeller à propos de la terrible coquille qui s’est glissée hier dans la newsletter de Lionel à New York. Dans la news sur la plainte contre le Texas et ses lois antiavortement, il fallait évidemment lire que Tierra Walker était morte en 2024, enceinte de 20 semaines, et non de 20 mois. «La situation est assez dramatique comme cela pour ne pas ajouter des fautes pareilles», s’est immédiatement excusé un Lionel contrit. Trop tard, la newsletter était partie. Notez que cet auteur du Point du jour a suivi de près les deux grossesses de sa femme, et vous en évoquait le résultat pas plus tard qu’hier. Dans un scénario qui n’est pas sans rappeler le film Fjord, Palme d’or à Cannes cette année. Il ne peut donc être soupçonné d’ignorer ces choses de la vie.
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Avenue du Bouchet 2
1209 Genève
Suisse
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