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Bonjour, c’est Antoine à Genève, où j’ai passé un temps fou à tenter de comprendre l’homme d’affaires le plus déroutant de la cité de Calvin, Abdallah Chatila.

Pour Heidi.news, je retrace son parcours, en partant de sa dernière aventure: le rachat de la filiale suisse de la banque russe Sberbank, placée sous sanctions en 2022.

Éreinté par la pandémie, le «serial entrepreneur» d’origine libanaise, un temps roi de l’immobilier, a depuis accumulé les déconvenues.

Il a cru, avec cette banque, faire l’affaire du siècle. Régler ses dettes et ses pertes. Mais c’est plus compliqué que prévu… Tout comme les entretiens avec lui, comme vous allez le voir.


Vous préférez quitter Genève? Heidi.news lance aussi ce matin la 2e partie de sa grande Exploration «Retour vers le sauvage». Embarquement immédiat pour la Patagonie, l’Écosse, le Montana ou l’Arabie…

Il reste encore quelques places pour notre conférence «L’humain doit-il réparer la nature?», jeudi 12 mars au Palais de Rumine, à Lausanne. C’est gratuit, n’hésitez pas à vous inscrire à cette adresse, les intervenants sont formidables!

photo journaliste

Antoine Harari à Genève
07.03.2026

Génie du business ou acrobate sans filet?

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Illustration: Anne-Gaëlle Amiot pour Heidi.news

Rien n’est banal chez Abdallah Chatila. Ni son parcours issu d’une famille de diamantaires libanais, fait de hauts et de bas, ni ses tenues pop, ni son tatouage à l’avant-bras («A little finger in the ass never hurts, don’t take yourself serious»), ni les gadgets sur sa table (un Toblerone «In Abdallah We Trust»), ni ses pièces d’art contemporain – qui parfois auront disparu au rendez-vous suivant, parce qu’il a dû les vendre –, ni sa générosité pour certaines causes sociales, ni sa manière boulimique de faire des affaires. «Je vends du pétrole, je fais de l’agriculture en Argentine, de l’acier à Abou Dhabi, je vends des tableaux ou des diamants. C’est ma nature, je fais tout, c’est comme ça.»

Et pas non plus sa manière de parler, parfois crue. «La Finma, elle connaît la taille du dernier poil de mon c…», le tout pimenté d’un certain culot. Poursuivi personnellement pour 305 millions de francs suisses et 35 millions supplémentaires pour son groupe (hors doublons), il ne renonce pas à une semaine de luxe à Gstaad, photos à l’appui sur Instagram.

Perplexité

Autant vous dire que les discussions avec lui, tout au long de mes recherches, ont été mouvementées. La dernière fois, dans ses locaux de Cornavin, il s’est écrié: «Qu’est ce que je t’ai fait? J’ai pas n… ta mère! J’ai pas n… ta sœur. J’ai tué ton argent? Est-ce qu’il y a un seul mec à Genève qui a perdu de l’argent avec moi?»

Pour ma mère et ma sœur, il dit vrai. Pour le reste, on sort souvent perplexe de son bureau.

Après des mois d’enquête pour retracer un parcours étonnant, il reste difficile de saisir l’entrepreneur, de comprendre l’état réel de ses affaires et surtout sa situation financière. Dix fois déjà, des anciens employés ou des créanciers m’ont assuré qu’il était «fini», «ruiné». Dix fois, il est resté debout. Maître de la résilience, il manie aussi l’art de l’omission. «Ses réponses varient en fonction de ce qu’il pense que vous savez de ses affaires», m’a confié, en riant, un de ses anciens partenaires.

C’est pour cette raison que nous avons préparé une Exploration en plusieurs épisodes sur «l’enfant de Cologny», comme l’appellent affectueusement deux anciens conseillers communaux. Heidi.news vous propose donc de plonger dans son monde, pour essayer de mieux comprendre les ressorts de cet entrepreneur hors du commun.

Affable, presque charmeur

Il prétend ne pas comprendre pourquoi on s’intéresse à lui («Je vous obsède? Vous n’avez rien d’autre comme sujet d’article?») alors qu’il fait tout pour attirer l’attention. Chacun de ses revers, affirme-t-il, est dû aux journalistes. «L’article de vendredi dernier? Il m’a coulé une affaire à 5 millions. Et là, si tu sors quelque chose, c’est 50 millions que je vais perdre. Je ne sais pas pourquoi je te reçois, j’ai refusé un article d’un mec alors qu’il voulait chanter mes louanges». Il peut pourtant passer des heures à raconter sa vie à des Youtubeurs complaisants, auprès desquels il va multiplier bourdes et banalités.

Au fil des rendez-vous, des employés se sont évaporés et ses bureaux ont rétréci, de trois à un seul étage au sein de la gare Cornavin – j’ai parfois croisé des déménageurs qui en vidaient des plateaux entiers. Au début, il était flanqué d’un avocat agressif et d’un communicant. Puis seulement d’un communicant. Récemment, il était seul – et se défendait avec toujours autant d’énergie.

Comme en affaires, il peut se montrer affable, presque charmeur. Puis, lorsque les questions l’agacent, se mettre à hurler. Le mois dernier, lassé de nos questions sur un créancier qui veut des parts de la banque, il m’a lancé: «T’as demandé de coucher avec plein de meufs, elles ont dit non. Est-ce que t’as couché avec? Je suis sûr que non. Je connais la réponse, vu la gueule que t’as.»

Après cet échange, il s’est excusé pour «la dimension émotionnelle de [sa] réaction».

Pas fondu dans le décor

Cette faconde toute orientale produit parfois des effets inattendus. Surtout quand elle se combine avec les bons offices d’un affable communicant chargé par Abdallah Chatila de sonder mes intentions et les informations dont je dispose – et de noyer tous les poissons du bout du lac. Après des mois de ce régime de chaud-froid, le journaliste le plus placide en perd son latin. Ainsi l’échange téléphonique lors duquel je me suis laissé aller à dire à ce communicant que s’il y avait de l’argent russe dans la banque de son client, «on allait se le faire». C’était une erreur, dans le feu de l’action. L’anecdote, dans la bouche du patron de m3, est vite montée en sauce: «t’as dit que tu voulais me n…!» Depuis, il me le ressort à chaque rendez-vous.

La vérité, c’est que j’ai surtout essayé de comprendre son «art of the deal» à lui, et faire la part des choses entre son flair entrepreneurial et sa pratique de l’esbrouffe. Comprendre, aussi, sa relation à Genève, cette ville d’argent discret qu’il a pensé conquérir mais qui ne l’a jamais vraiment considéré comme l’un des siens, malgré son dévouement, notamment durant la pandémie. Il faut dire qu’il ne s’est pas fondu dans le décor.

Après des dizaines d’interlocuteurs, des heures d’entretien avec lui et des documents brandis par-dessus la table, lourdement caviardés, qu’il m’a rarement laissé emporter et dont on n’est jamais certain qu’ils soient complets, je ne suis pas sûr d’avoir mis la main sur toutes les pièces du puzzle. Je vais néanmoins vous partager ce que j’ai appris – vos remarques sont bienvenues.

Bonne lecture!

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Illustration: Anne-Gaëlle Amiot pour Heidi.news


Quand Abdallah Chatila jouait à la roulette russe pour acheter une banque.
En 2022, le bouillant patron du groupe m3 croit faire l’affaire du siècle en rachetant la filiale suisse de la Sberbank russe, sous sanctions en raison de la guerre en Ukraine, à un prix imbattable. Espérant que cela allait lui permettre d’effacer ses pertes et ses dettes, il emprunte tous azimuts, à toute vitesse. Une condition: pas d’argent russe.


Le 1er épisode de notre enquête (libre accès)

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Retour vers le sauvage, 2e partie

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Lynx photographié près du Creux-du-Van, dans le canton de Neuchâtel, 50 ans après la réintroduction du félin à cet endroit. | Laurent Geslin

Faudra-t-il privatiser la nature sauvage pour la sauver? Dans un monde où la biodiversité se réduit à peau de chagrin, le réensauvagement propose de protéger ce qui peut encore l’être, mais aussi de reconquérir une partie de ce qui a été perdu. Cela a toutefois un coût. Pendant que la politique tergiverse et que la quête de financements nouveaux fait du surplace, les réensauvageurs n’attendent pas. Ils nous montrent qu’un rebond du sauvage est encore possible. Et que chacun peut y participer.

Introduction à la suite de notre Exploration

Le dessin de la semaine

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Pitch Comment, pour Heidi.news

Israël veut la peau du successeur de Khamenei. Même si l’annonce officielle se fait attendre, plusieurs médias (dont Reuters, le Guardian et le New York Times) estiment que c’est Mojtaba Khamenei qui a toutes les chances d’être choisi pour succéder au Guide suprême. Le fils cadet d’Ali Khamenei a aussi perdu sa mère, sa femme et l’une de ses deux sœurs dans les frappes ayant tué son père. À 56 ans, l’homme est connu pour sa proximité avec les dirigeants du Corps des gardiens de la révolution islamique (le bras armé idéologique du régime) et incarne une ligne très dure.

Mojtaba Khamenei suivait de près l’action de l’ayatollah Khamenei, qu’il secondait dans ses réunions politiques, et s’investissait notamment dans les affaires de l’Islamic Republic of Iran Broadcasting (IRIB), l’organe de propagande officielle du régime. Sa fortune personnelle, détenue dans des banques en Syrie, au Venezuela, aux Émirats arabes unis et en Afrique, est estimée à environ 3 milliards de dollars. Il est décrit comme plus violent et idéologique que son père.

Du côté d’Israël, on continue de faire dans la dentelle. Le ministre de la Défense Israël Katz a d’ores et déjà annoncé sa volonté d’abattre le nouveau Guide suprême. Quelle que soit son identité.

Il est temps de raconter le monde

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🦬 Retour vers le sauvage- Tome 2. Dans le Montana, American Prairie restaure depuis 20 ans un écosystème de steppes grand comme trois fois le Valais. Parfois contre les ranchers, cette ONG rachète des terres pour remplacer les vaches par des bisons. Les chiens de prairie et les castors sont aussi en train de revenir dans ces vastes plaines du Grand Ouest, abîmées par l’élevage industriel.

Notre grand reporter Fabrice Delaye a sillonné la planète à la rencontre des pionniers se battent pour restaurer activement les écosystèmes. Il en a tiré une enquête exceptionnelle par sa taille et son ambition, dont voici le second tome, dédié aux grands espaces.

Retour vers le sauvage

Une bonne lecture et des photos, pour le week-end

Comme je vous ai proposé beaucoup à lire, dans les autres rubriques de cette newsletter, je ne vous propose ce matin qu’un seul texte, mais plusieurs images à méditer.

Du pouvoir mais pas de trône: le général Haftar en Libye. Parmi les scénarios pour l’avenir de l’Iran après cette guerre israélo-américaine, il y a le vénézuélien: un membre du régime, plus modéré, validé par la Maison Blanche, maintient le système en place. Il y a aussi le syrien: une révolution mais une transition chaotique et des tensions régionales. Enfin, il y a le scénario libyen, sans doute le moins désirable de tous: le pays éclate et voit régner les potentats locaux… Voici une grande enquête du Guardian le pays, quinze ans après la chute de Kadhafi en 2011. Au lieu d’un nouveau départ, un ancien agent de la CIA dirige le pays, et la Libye est devenue une nouvelle illustration des conséquences imprévues d’une intervention étrangère.

The Guardian (EN)
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Heba al-Yazji, son mari Saddam et leur fille Maryam rompent leur jeûne du ramadan au milieu des décombres de la ville de Gaza. Israël a fermé tous les points de passage pour une durée indéterminée lorsqu’il a attaqué l’Iran, imposant un siège qui a déjà fait grimper les prix des denrées alimentaires et menace de plonger deux millions de personnes dans une nouvelle crise alimentaire. Photo: Jehad Alshrafi/AP

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Des femmes scandent des slogans et brandissent des photos du défunt guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, lors d’une manifestation contre la campagne militaire américano-israélienne en cours après la prière du vendredi à Téhéran, en Iran. Photo: AP/Vahid Salemi.

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Une femme ayant fui les frappes israéliennes dans la banlieue sud de Beyrouth dort sur la corniche de la capitale. Photo: AP/Hussein Malla.

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Un missile iranien est tombé dans la campagne de Qamishli, en Syrie. Photo: EPA/AHMED MARDNLI.

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La joie des prisonniers de guerre ukrainiens libérés à la suite d’un échange. Photo: EPA/Service de presse présidentiel ukrainien.

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