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Bonjour c’est Serge à Genève, où comme partout la culture s’est transformée en champ de bataille. Dernier exemple: la polémique déclenchée par une vidéo de la comédienne Claude-Inga Barbey (par ailleurs chroniqueuse pour Heidi.news) sur le site du Temps.

Ce matin, c’est d’un autre conflit culturel majeur dont je vous parle, la traduction du poème “The hill we climb” d’Amanda Gorman et des implications possibles pour notre métier de journalistes.

Ah, et aussi: cela fait deux ans aujourd’hui que nous avons lancé le Point du jour! 625 éditions, fabriquées souvent la nuit à Hong Kong ou Bamako, à Beyrouth ou Boston, à Paris ou Genève, avec une dernière relecture à Sydney profitant du décalage horaire. Un cadeau pour l’occasion? 30% de rabais sur tous nos abonnements!

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Serge Michel, Genève

20.03.2021

Nous sommes sans doute les prochaines sur la liste, nous, journalistes

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Janice Deul (au premier plan) dont la tribune a lancé la grande polémique sur les traducteurs. Ici lors de ses cours de mode, de diversité, d’activisme et de langage inclusif à la Hogeschool van Amsterdam (issu de son compte Twitter)

Je me souviens du 20 janvier dernier, un mercredi. J’avais commencé la vaisselle du dîner quand mon collègue Fabrice Delaye a appelé. C’était son heure. Il appelle souvent le soir pour parler d’une technologie qu’il faut garder à l’œil ou d’une Exploration à lancer toutes affaires cessantes sur Heidi.news.

Là, il était très ému. Il venait de suivre l’investiture de Joe Biden. Le poème d’Amanda Gorman l’avait bouleversé. Il avait commencé à le traduire en français et voulait le publier tout de suite. J’ai relu le texte, j’ai rédigé une introduction et un titre. A 22h48, l’article était en ligne et depuis, vous avez été près de 30’000 lectrices et lecteurs pour ces premiers mots de réconciliation après le départ de Donald Trump de la Maison Blanche.

Mais ce soir-là, ni Fabrice ni moi, hommes blancs, la cinquantaine, ne pouvions imaginer que des traductions plus soignées de ce texte allaient provoquer de tels scandales!

Aux Pays-Bas, Amanda Gorman avait choisi pour la traduire la jeune prodige Marieke Lucas Rijneveld, 29 ans, qui a remporté le Booker Prize en 2020 avec son premier roman, «Qui sème le vent» (Buchet-Chastel). Cela n’a pas convaincu Janice Deul, styliste et activiste hollandaise originaire du Surinam. «Elle est blanche, non binaire, n’a aucune expérience dans ce domaine mais [selon l’éditeur] c’est elle la traductrice de rêve?», a-t-elle écrit dans le quotidien de Volkskrant le 25 février.

Patatras. Marieke Lucas Rijneveld s’est aussitôt récusée et l’éditeur s’est excusé. La jeune autrice a ensuite composé un poème pour dire que la lutte continue, Tout habitable.

Peut-être Janice Deul n’a-t-elle pas dit que seuls des noires pouvaient traduire des autrices noires, mais c’est ce que tout le monde a compris. Compris et accepté, au vu de la réaction immédiate et pusillanime du monde de l’édition. A Barcelone, le traducteur en catalan d’Amanda Gorman, un certain Víctor Obiols, a été remercié: il avait traduit Shakespeare et Oscar Wilde mais pour la poétesse américaine, l’éditeur a voulu «une femme, jeune, activiste, noire de préférence».

«Personne n’a le droit de me dire ce que j’ai le droit de traduire ou pas. Chacun, en revanche, a le droit de juger si je suis capable de le faire. C’est-à-dire si, par mon travail, je suis capable de faire entendre, par ma voix, par la matérialité de mes mots, la voix d’un ou d’une autre – sans la réduire à celle qui est censée être la mienne. Si ma voix est assez accueillante, assez libre pour en faire entendre d’autres.»

En lisant dans Le Monde ces lignes d’André Markowicz, immense traducteur du russe, notamment des œuvres complètes de Dostoïevski et du Maître et Marguerite, de Boulgakov, j’ai compris que nous étions sans doute les prochaines sur la liste, nous, journalistes.

Si les traducteurs (et traductrices!) sont des passeurs de mots, que sommes-nous d’autre?

En 2001, à Hérat, dans l’ouest de l’Afghanistan, j’ai recueilli sur son lit de mort les derniers mots d’une jeune femme qui s’était arrosée de pétrole pour fuir le mariage forcé et le viol conjugal. Homme, blanc, n’ayant aucune expérience dans ce domaine, étais-je légitime dans cet hôpital, dans ce pays, dans ce métier? Depuis mon premier article dans le Journal de Genève il y a trente ans, j’ai rempli des centaines de carnets avec les mots des autres. Suis-je certain d’avoir bien compris les Iraniens que j’ai côtoyés pendant quatre ans dans leur pays? Qui étais-je pour interroger des ouvriers congolais sur un chantier chinois à Brazzaville?

«Rien de ce qui est humain ne m’est étranger», disait Térence, l’esclave africain, dans mes cours de latin. S’il en fallait une, voilà la permission de quitter la Suisse au plus tôt! Avec un appareil de photo et une machine à écrire, je croyais aller à la rencontre de mes semblables, on me dit aujourd’hui qu’ils étaient mes différents.

Bien sûr, il y a eu tant d’abus, de reporters racistes ou cyniques qui ont bâclé le travail de terrain pour ne pas rater le coucher de soleil au bar de l’hôtel cinq étoiles, gin tonic et gilet multipoches. Bien sûr, les rédactions en Europe sont encore trop souvent des bastions de personnes blanches issues de milieux privilégiés, en décalage complet avec les sociétés bigarrées qui les entourent. Et les tentatives pour changer cela, comme le Bondy Blog que j’ai lancé en 2005, restent minuscules. Mais faut-il nous réduire à notre origine, à la couleur de notre peau?

Ai-je perdu ma compétence universelle parce que les hommes blancs depuis des siècles ont causé trop de souffrances aux humains et trop de dégâts à l’environnement, et que les autres redressent heureusement la tête?

Personne n’a encore interdit aux journalistes blancs de se déplacer. Mais c’est déjà en partie le cas pour les photographes. Aux Etats-Unis, le National Geographic a ainsi pris prétexte du coronavirus pour que les photos en Afrique soient prises par des Africains, et celles en Asie par des Asiatiques. Tout le monde le sait, cela va perdurer après la crise sanitaire. En France, les journalistes qui travaillent sur les banlieues sont bien souvent issus de l’immigration. Et les débats se crispent. On entend désormais qu’il faut être femme pour écrire sur les femmes, être trans pour comprendre les trans.

Gardons la tête froide et les yeux ouverts, nous allons au devant d’années passionnantes!

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Pendant ce temps sur Heidi.news

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VIDÉO - Bébé Yoda nous explique pourquoi les humains ne savent rien faire à la naissance! Vous avez sans doute déjà vu des poulains gambader quelques heures après leur naissance. En comparaison, les nouveau-nés humains ont un peu des allures de légumes. Nous ne savons même pas tenir notre tête sur nos épaules. Pourquoi?

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Le défi de la géologie au présent. Le marqueur choisi pour définir le début d’une unité de temps géologique doit exister au même moment sur toute la planète. Or il est plus facile de trouver un tel événement quand on regarde loin en arrière. Une grotte italienne pourrait bien aider notre groupe de travail sur l’Anthropocène pour placer son clou d’or. Dernier épisode de notre Exploration!

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Adieu rêves de terrasse, ciné et fitness. Le Conseil fédéral a tranché. Plusieurs secteurs économiques attendaient des assouplissements: restauration, cinémas, salles de fitness, etc. Le Conseil fédéral a subi de nombreuses pressions pour que des réouvertures soient possibles, y compris de la part des cantons. Mais il préfère jouer la carte de la prudence.

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Le Festival Histoire et Cité nous invite au «voyage». Rencontres, ateliers, expositions, films, le programme se déroule entièrement en ligne. Et le choix du thème du voyage paraît aller de soi, une année exactement après la sédentarisation généralisée imposée par le coronavirus.

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La flambée du bitcoin fait exploser les prix de l’art digital. Avec une enchère de 69 millions de dollars pour un fichier Jpeg, «Everydays: the First 5000 Days» de l’artiste techno satirique Mike Winkelmann, dit «Beeple», on n’est plus très loin du record des ventes classiques d’art en 2020.

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De bonnes lectures pour le week-end

Felwine Sarr, une voix pour l’Afrique. J’adore Felwine Sarr. Je l’ai vu la première fois à Dakar, dans une librairie. Je suis allé le voir à Saint-Louis, chez lui. Depuis, il est devenu une célébrité et vient de quitter le Sénégal pour une université américaine (la France ne sait pas attirer les grands Africains). Il reste pourtant à la fois prolifique (deux livres récents) et visionnaire (sur l’avenir de l’Afrique).

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Pourquoi l’URSS a-t-elle vécu sans annuaire de ses écrivains? L’Union des écrivains de l’URSS a été fondée en 1932 avec 2’200 membres. À la mort de Staline en 1953, 2’000 d’entre eux avaient été arrêtés. Les trois quarts ont été exécutés ou ont péri au goulag, dont Isaac Babel et Osip Mandelstam. Le syndicat n’a pas osé publier un annuaire du vivant de Staline, car cela aurait servi à souligner ceux qui avaient été effacés…

The American Conservative (EN)

Est-ce que l’on publierait Lolita aujourd’hui? Le roman de Nabokov a peut-être le statut de chef-d’oeuvre de littérature anglo-saxonne, mais s’il était proposé à la publication aujourd’hui, aucun éditeur grand public n’y toucherait. «Il est plus facile d’écrire un roman sur un tueur en série que sur un pédophile», dit l’un d’eux. A l’époque déjà, cinq éditeurs ont rejeté Lolita en raison de sa «pure pornographie» avant que Putnam’s n’achète les droits américains en 1957. «Nous irions tous en prison si cette chose était publiée», dit Pascal Covici des éditions Viking Press.

Literary Hub (EN)

Quand le pétrole devient l’énergie du pauvre. Philippe Copinschi, prof de sciences-po, explique la révolution silencieuse qui est en marche. Sur un marché automobile en plein marasme dans le sillon de la crise sanitaire – les ventes de voitures neuves ont plongé de 24 % en Europe en 2020 par rapport à 2019 – les ventes de véhicules électriques (VE, comprenant les véhicules 100 % électriques et les hybrides rechargeables) ont explosé en 2020.

The Conversation (France) (FR)

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Séance de rattrapage avec l'édition du 19.03.2021

À bientôt

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