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Ca m'est arrivé cette semaine
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Le drame de 21h37.
Au début, ça a commencé comme ça: le train a freiné, s’est arrêté, les passagers ont à peine levé les yeux de leurs tablettes ou portables, et c’est tout. En France, les convois s’arrêtent souvent, pour toutes sortes de raisons: un embouteillage sur la ligne, un souci technique, un accident sur la voie. C’est ce dernier point qui a été annoncé quelques secondes plus tard par le contrôleur. Il était 21h38, une minute après le drame.
A 21h37, lundi soir, un homme est mort. Selon la presse du lendemain de la région de Macon Loché, en Saône-et-Loire, il s’est jeté sur les rails et a percuté un train à grande vitesse. Il avait 28 ans.
Moi, j’étais dans le train. Il était 21h38, je lisais et le train s’est arrêté. Après quelques minutes, le contrôleur a repris la parole, il a annoncé un «accident voyageur» — le cache-sexe pour ne pas dire suicide, mais comprenez, sur le moment, le contrôleur de la SNCF, dans son micro, il n’en sait rien si c’est un suicide, un accident ou un meurtre… Alors il dit «accident voyageur».
Tout ce qu’on sait, c’est que sur une ligne à grande vitesse, avec un monstre de ferraille lancé à 320 km/h, un «accident voyageur» signifie qu’il y a eu mort d’homme. Dans ma voiture, la numéro 8, mon voisin a soupiré, et les premiers signes de mécontentement ont grondé. Il était 21h38, on était lundi soir, tout le monde était fatigué.
Jusqu’à la fin de cette histoire, plus personne ne repensera au pauvre homme de 28 ans qui est mort sur la voie. C’est triste.
Durant deux heures, on est resté là, sur la ligne, chacune et chacun enfoncé(e) dans notre siège, à attendre des détails. Le contrôleur a assuré que la police et les pompiers étaient sur les lieux, qu’il n’en savait pas plus que ça et qu’on devait patienter. Le gars ne le savait pas encore, mais il peut aujourd’hui se targuer d’être doté d’un calme à toute épreuve. Durant les neuf heures qui allaient suivre, à aucun moment il n’a élevé la voix, malgré les grondements de centaines de passagers exténués.
A 23h30, on a fait demi-tour, direction Dijon, en Bourgogne, d’où notre train devait bifurquer sur un itinéraire bis, celui des trains de transport de marchandises. «Je vous préviens, on ne pourra pas dépasser les 100 km/h et on devra s’arrêter pour laisser passer les trains de marchandises, mais c’est notre seule option», dit le contrôleur. Au ton utilisé, j’ai eu l’impression qu’on était en mission. Je me suis dit que c’était peut-être notre version à nous de Il faut sauver le soldat Ryan.
Je me suis endormi, ça a duré trente minutes, un labrador a aboyé, je me suis réveillé. Le chien était comme un dingue, il voulait sortir, il aboyait. Bref, il en avait marre. Bénie fut sa propriétaire qui multiplia les papouilles toute la nuit, faisant s’endormir la bête.
03h05, Dijon en vue. On s’y est arrêtés, car un des 500 passagers du train avait fait un malaise. Les pompiers devaient l’évacuer. Le contrôleur: «15 mn de pause, tout le monde peut descendre sur le quai prendre l’air, ça fera du bien, allez-y!»
La scène était un peu ubuesque. Des clopes étaient fumées frénétiquement sur le quatrième quai de la gare de Dijon. Un réverbère inondait la foule d’une lumière jaune poussin, on se les caillait, mais tout le monde était heureux – ça commençait à sentir le fauve, à l’intérieur. Des jeunes coururent sur les rails pour aller acheter à manger au distributeur. Cela causa l’effroi de ma voisine, qui se tourna vers moi pour me dire que c’étaient des fadas, qu’ils pourraient eux aussi être renversés par un train. Mais la triste réalité – j’ai eu envie de le dire à voix haute, mais la voisine en question avait l’air de vouloir parler et moi pas du tout, alors je n’ai rien dit – la triste réalité, donc, c’est qu’on était seuls dans cette foutue gare.
On est reparti, direction Valence par l’itinéraire-bis. Je me suis rendormi, ça a duré dix minutes, je me suis de nouveau réveillé, cette fois en raison d’une odeur de clopes. J’ai ouvert les yeux et reniflé: peut-être que je me trompais d’odeur. Une dame avec son bébé était debout, furieuse: qui fume dans les chiottes? a-t-elle crié, réveillant quasiment toute la voiture.
«Et en plus, c’est pas que des cigarettes, si je peux me permettre», glissa un type, visiblement content de sa vanne.
Le contrôleur, quelques minutes plus tard: «Je demande à tous les fumeurs de ne pas fumer dans les toilettes, cela se répand dans les rames avec les conduits d’aération. Je comprends votre frustration, mais on s’arrêtera bientôt, à Lyon, il y aura aussi des plateaux-repas».
Finalement, on s’est tellement arrêtés au passage de trains de marchandises que plus personne ne nous attendait à Lyon. Le contrôleur a dit à un moment dans son micro que lui et ses collègues étaient en train de distribuer des bouteilles d’eau dans la voiture 4, que chaque voiture pouvait envoyer un émissaire pour en récupérer. Dans les trains Ouigo, le service low cost de la SNCF française, il n’y a pas de voiture-bar. Donc pas de nourriture ni d’eau disponibles.
Lyon, en fait, on a traversé sans s’arrêter. Je me suis demandé à quoi pouvait ressembler un plateau-repas offert par le service low-cost de la SNCF. Je me suis dit que je mangerais sans doute mieux à l’arrivée.
A 5h35, on a appris par le haut-parleur – en mode Big Brother qui fait des annonces, ou la Voix de la Star Academy, au choix – que l’heure d’arrivée était estimée à 9h, 9h30, en fonction. Et qu’on serait remboursés, aussi, à hauteur de 200%. Je fis le calcul rapidement, me suis dit que c’était bien la seule fois qu’il m’aurait fallu prendre un billet cher. Il n’avait coûté que 29 euros, cela ne me fera que 58 euros en bons d’achat SNCF.
On est arrivé à Valence, puis Avignon. Hourra, le soleil s’est levé! J’ai essayé de me rendormir, sans succès, alors j’ai regardé bêtement une série sur mon ordinateur, capuche sur la tête, avec les yeux d’un zombie, tel que je me l’imagine errer au milieu d’une banlieue américaine.
9h04, finalement, j’ai pris cette photo sur le quai de Marseille Saint Charles. Le trajet le plus long de France, 12 heures et 56 minutes de train. Enfin arrivés. On marchait tous gaiement sur le quai, le sourire jusqu’aux oreilles, quand le haut-parleur a repris la parole – celui de la gare, pas du train, cette fois.
Je ne me rappelle pas exactement de tous les mots, mais en bref, cela disait ceci : «Chères passagères, chers passagers (…) le train (…) Toulon (…) retardé (…) accident voyageur».
Moment terrible sur le quai: tout le monde s’est regardé, certains ont ri, d’autres ont promis de ne plus jamais prendre le train. J’ai filé me coucher.
N’oublions pas ces humaines et ces humains derrière les «accidents voyageurs».
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