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Bonjour, c’est Rinny à Dublin.

L’Alliance française organise ici un festival littéraire franco-irlandais, qui réunit jusqu’à demain une vingtaine d’auteurs. L’ambassade de Suisse a suggéré ma présence. Alors, m’y voilà.

Ces invitations-là font un peu l’effet d’avoir gagné à la loterie sans avoir joué. Heureusement, me dis-je, que personne ne sait combien je suis indigne de figurer parmi tous ces gens qui écrivent «pour de vrai».

À ce propos: si je vous écris ce matin, c’est que je viens de rejoindre l’équipe de Heidi.news. Avant, j’ai fait plein de trucs, et notamment publié Generator, une histoire de famille et de centrales nucléaires.

C’est ce livre qui m’amène à Dublin cette semaine. Et qui me donne l’occasion rêvée de vous dépeindre la scène de l’autre côté du miroir.

photo journaliste

Rinny Gremaud à Dublin
21.03.2026

Salons du livre: de l’autre côté du miroir

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La sublime bibliothéque de Trinity College, à Dublin. | CC BY-NC-SA 2.0. Flickr / Daniel Mennerich

Avec ma petite expérience des festivals et autres salons littéraires, j’ai appris qu’à de rares exceptions près, les gens qui écrivent ne sont pas très différents de ceux qui se promènent dans les allées. C’est d’autant plus vrai aujourd’hui que, si j’en crois mes observations pas du tout scientifiques, le nombre de personnes qui aspirent à écrire s’apprête à dépasser le nombre de personnes qui lisent des livres…

Si vous déambulez dans les allées de n’importe quel salon du livre, vous remarquerez que, derrière les tables où s’empilent les ouvrages que vous n’avez pas lus – voués à rejoindre la pile d’autres ouvrages non lus au pied de votre lit –, il y a parfois des gens assis qui scrollent sur leur téléphone portable. Souvent, ce sont des auteurs. N’hésitez pas à leur adresser la parole, même si vous ne les avez pas lus. Ce sont des gens comme vous et moi.

Des gens comme vous et moi, donc, qui se sentent parfois un peu désœuvrés dans les salons. À ce titre, assise là, il m’est arrivé d’adresser des «bonjour» très sonores et très souriants aux badauds qui avaient le malheur de ralentir le pas devant moi, ou d’engager la conversation sans préliminaire. En retour, surprise amusée, gêne bégayante ou petits regards fuyants.

À l’inverse, quand je suis du côté des gens qui déambulent, je choisis un auteur au hasard, si possible plongé dans son téléphone, et je lui intime de me raconter son dernier livre. On se distrait comme on peut.

La littérature, c’est moi!

Samedi, à Dublin, entre deux moments passés derrière mes piles de livres probablement invendus, je participerai à un panel avec Marie N’Diaye, autrice française qu’on ne présente plus, et l’Irlandais Paul Murray, dont je ne sais presque rien, sur le thème de la famille et comment la littérature permet de s’en créer une.

Je n’ai aucune légitimité à parler de création littéraire. C’est à peine si je me souviens du contenu de ce livre que j’ai écrit en 2020. Je ferai en sorte que ça ne se voit pas trop. Mais comme toujours, je me demanderai ce que je fais là.

Imaginez que pour le petit cercle des Dublinois francophiles qui fréquentent ce festival, pour l’Alliance française et l’ambassade de Suisse qui m’invitent: ce week-end, la littérature suisse, c’est moi… À la hauteur de ce fragment du budget confédéral pour la promotion de la littérature contemporaine, qui m’a été échu pour l’occasion.

Et moi, qui suis-je?

Jeudi soir, j’ai dîné à la résidence de l’ambassadrice de Suisse en Irlande. Jenny Piaget est une femme chaleureuse et naturelle, son mari Nicolas est ingénieur, leurs deux filles préados. Nous avons parlé champ gazier qatari en feu et énergie, un sujet sensible en Irlande où l’électricité provient pour bonne part (40%) du gaz naturel et que le pays se couvre de data centers gourmands en la matière.

La conversation a fini par dériver sur mon propre récit, Generator, paru en 2023, dans lequel je raconte être partie à la recherche de mon père biologique, un ingénieur britannique, et où je finis par tomber sur des centrales atomiques.

Récemment, j’ai lu Book of Lives (éd. Doubleday Books, 2025), sorte de mémoires de la géniale Margaret Atwood, l’autrice canadienne à qui l’on doit La Servante écarlate, si terriblement prémonitoire. (Ce qui a fait descendre d’un étage ma pile de livres en souffrance.) «Pendant qu’on écrit, on n’est jamais la même personne que pendant qu’on n’écrit pas», relève-t-elle.

C’est tellement juste. Si bien que, lorsqu’on est amené à parler de ses propres livres, il y a toujours un décalage. Parce que le public s’attend à entendre la personne qui écrit, mais doit se contenter de celle qui n’écrit pas. Celle qui a oublié de lancer une lessive ce matin, celle qui insulte les gens au volant, qui cuisine sans talent, qui promène un chien mal éduqué. Qui cherche son père et trouve des centrales.

Décidément, l’honneur de la Suisse repose sur peu de choses!

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Centre culturel irlandais à Paris, DR

Parlons un peu des auteurs irlandais. Il se trouve que mon éditrice, Sabine Wespieser, a des liens forts avec la littérature irlandaise et a fait traduire de grandes autrices, comme Edna O’Brian, Claire Keegan ou Jan Carson.

L’année dernière, elle a publié ce livre extraordinaire – le mot, ici, n’est pas galvaudé –: Pauvre, de Katriona O’Sullivan. C’est le récit, inconfortable de bout en bout, terriblement nécessaire et absolument brillant, d’une vie de misère et d’un improbable retournement du destin. L’autrice, aujourd’hui professeure au Trinity College, est née de deux parents toxicomanes dans une fratrie de cinq. Elle raconte les négligences, la maltraitance, l’indigence, les abus, les vols, les viols, l’incroyable loyauté des enfants à l’égard de leurs parents, la reproduction des modèles familiaux les plus toxiques, et la capacité de se réinventer.

C’est un récit dont personne ne sort indemne. Il faut le lire absolument. Ou alors, si vous écoutez couramment l’anglais, je vous recommande le livre audio, enregistré par l’autrice elle-même pour Pingouin Audio. On y entend non seulement son accent irlandais, mais aussi ses émotions, et les larmes qui affleurent au moment où, après avoir posé son histoire par écrit – c’est-à-dire mise à distance – elle doit la redire à haute voix.

Katriona O’Sullivan est l’une des invitées du festival littéraire de Dublin. Elle vient parler de son prochain livre, qui paraîtra en avril, Hungry. Une réflexion sur le corps des femmes pauvres, la pression sociale et la perception de soi. Je serai tout ouïe.

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Des visiteurs plongés dans la contemplation de livres, lors de l’ouverture du Salon du livre, ce mercredi 18 mars 2026 à Genève. | Keystone / Martial Trezzini

Pendant ce temps à Genève, il semble que tous les écrivains francophones du monde (sauf les dix qui ont été invités au Festival littéraire franco-irlandais de Dublin) sont rassemblés au bout du lac, pour le Salon du Livre.

Près de 800 auteurs (!) ont été invités à parler, ensemble, séparément, en panels et en ateliers, de tous les sujets possibles: le pouvoir de la fiction, la thérapie par les psychotropes, l’enquête familiale, la poésie contemporaine, la nutrition, la résistance, les soins énergétiques appliqués aux animaux, l’intelligence artificielle, le chamanisme, le féminisme, les guerres d’hier, d’aujourd’hui et de demain, bref. Un programme où il est impossible de ne pas trouver une raison de s’y rendre.

Si j’étais à Genève, voilà ce que je ferais:

- Samedi à 10h45 Laure Adler, invitée d’honneur de cette 40e édition du salon, sera en discussion avec la formidable philosophe Claire Marin. De cette dernière, j’avais lu Rupture(s) (éd. L’Observatoire, 2019), une réflexion éclairante et précise sur ces moments de bascule – professionnelle, familiale, amoureuse, politique – où la vie se déchire en un avant et un après sans remède.
- A 12h45 le même jour, cette grande intervieweuse qu’est Laure Adler sera aussi en dialogue avec la pugnace poétesse et performeuse de textes Laura Vazquez, dont le magazine T, le supplément du Temps, avait fait le portrait en 2023.
- Dimanche à 13h, Laurent Mauvignier sera en grande interview sur scène. Comme on l’a déjà entendu partout depuis qu’il a eu le Goncourt, je me demande si vous ne feriez pas mieux de vous promener au bord du lac en écoutant son formidable «La maison vide» en livre audio. Dans la collection Écoutez-Lire de Gallimard, c’est Denis Podalydès, excellent comme d’habitude, qui le lit.
- En revanche, à 14h, Ivan Jablonka et Bernard Bourrit seront en dialogue sur la question du féminicide, et je pense qu’il vaut toujours la peine d’entendre des hommes parler de la violence des autres hommes. J’aime beaucoup Ivan Jablonka, dont la sensibilité et le sens du récit me touchent. J’avais lu Laetitia ou la fin des hommes (éd. Le Seuil, 2016), mais depuis, plus rien. L’an passé, il y a publié Culture du féminicide (éd. Le Seuil, 2025), qui doit être intéressant. Quant à Bernard Bourrit, je n’ai pas encore lu son Détruire tout (éd. L’Inculte, 2025), qui a reçu le prix Wepler, mais là encore, le travail qui consiste à se mettre dans la tête des hommes violents m’intéresse. Sur le même thème, j’ai récemment découvert le livre du journaliste français Mathieu Palain, Nos pères, nos frères, nos amis (Les Arènes, 2023), une immersion dans les groupes de paroles pour hommes violents. Je ne peux que vous recommander cette lecture, qui m’a profondément désespérée (il faut de cela, aussi, pour comprendre le monde).
- Enfin, dimanche toujours, à 17h, une table ronde est organisée par le Club suisse de la presse, sur le thème des nouveaux médias alternatifs. Les invités ont tous des doubles prénoms: Serge Michel (notre bien-aimé rédacteur en chef), Martin Bernard (fondateur d’Antithèse) et Denis Robert (fondateur de Blast). C’est cocasse, non?

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Pendant ce temps, sur Heidi.news

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Rex Chouk, pour Heidi.news

À La Mecque, où s’entremêlent ferveur populaire et folie des grandeurs. Dans la ville sainte, ultime étape de notre voyage en Arabie saoudite, les pèlerins du monde entier fusionnent en une masse lumineuse et fervente, tandis que s’élèvent autour d’eux des chantiers titanesques. L’objectif: accueillir toujours plus de monde à La Mecque, joyau spirituel mais aussi grand pourvoyeur d’argent frais, sur lequel Riyad entend bien miser pour le futur.

«Jouvence d’Arabie», épisode 7

«Meurs! J’avais besoin d’un vrai père!» crie un enfant vendu à un pédophile suisse. Les jeunes victimes d’abus sexuels aux Philippines souffrent d’un manque d’estime de soi, de dépression et de troubles du comportement. Lani et ses trois cousins, désormais hébergés dans un refuge à 2h30 de Manille, ont pris plus d’un an avant de se confier sur les abus qu’ils avaient subis lors de séances de pédophilie en ligne, organisées par leurs parents pour un Argovien de 57 ans.

«Les enfants de Manille et les prédateurs suisses», épisode 4

En Écosse, le chat sauvage est revenu mais le lynx attendra. La reconnexion des écosystèmes du parc naturel des Cairngorms, dans les Highlands, laisse envisager la réintroduction de prédateurs disparus. Le biologiste David Hetherington rêve de voir le lynx parcourir de nouveau les sommets des Highlands. En attendant, c’est déjà le cas pour le chat sauvage d’Écosse, grâce à une méthode inspirée de réensauvageurs suisses et espagnols.

«Retour vers le sauvage (partie 2)», épisode 3
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À ce jour, 28 chats sauvages d’Écosse ont été réintroduits dans le parc national des Cairngorms. | Laurie CampbellÀ ce jour, 28 chats sauvages d’Écosse ont été réintroduits dans le parc national des Cairngorms. | Laurie Campbell

Le dessin de la semaine

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Pitch Comment, pour Heidi.news

Terrorisme juif. Les mots sont forts et surtout, depuis l’époque des attentats de l’Irgoun des années 1930 et 1940, on a quelque perdu perdu l’habitude de les voir accolés. C’est pourtant ceux qu’a choisis Commanders for Israel’s Security (CIS), une organisation non partisane constituée de 600 anciens haut-gradés israéliens, pour qualifier la situation concrète en Cisjordanie. Alors que le monde a les yeux rivés sur le Golfe persique, les colons israéliens accentuent encore leur pression sur les Palestiniens, multipliant les coups de main et les attaques plus violentes les unes que les autres.

La semaine dernière, Le Monde rapportait une attaque en date de la nuit du 7 au 8 mars, lors de laquelle une petite centaine de colons juifs armés de M16 sont venus mitrailler une route près du village de Khirbet Abou Falah, entre Naplouse et Ramallah…

Lire la suite sur notre site (en accès libre)

Il est temps de raconter le monde

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🕵️ Découvrez nos enquêtes. Retrouvez nos enquêtes sur le parcours d’Abdallah Chatila, les prédateurs suisses et la pédopornographie aux Philippines, la métamorphose de l’Arabie saoudite, et des dizaines d’autres à découvrir sur notre site.

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De bonnes lectures

Les jeunes Occidentaux de plus en plus moroses. Dans les pays d’Amérique du Nord et d’Europe de l’Ouest, les moins de 25 ans sont nettement moins heureux qu’il y a 15 ans — un déclin que le World Happiness Report 2026 met en lien avec l’essor des plateformes à algorithme. Le phénomène est particulièrement frappant dans l’anglosphère: pour la deuxième année consécutive, aucun pays anglophone ne figure dans le top 10, le Royaume-Uni pointant à la 29e place et le Canada à la 25e. La Suisse, elle, se maintient en 10e – mais avec une baisse de 8% depuis 2012, l’une des plus fortes régressions parmi les pays de tête du classement.

World Happiness Report 2026 (EN)

Un conseiller de Poutine appelle à armer les mers. Dans un entretien au quotidien russe Kommersant le 18 mars, Nikolaï Patrouchev – l’un de ses «faucons» historiques dans l’entourage de Vladimir Poutine – plaide pour une inflexion majeure de la doctrine maritime russe: abandonner la «flotte fantôme» pour assumer une conflictualité directe. Drones navals, milices privées embarquées et marine marchande sous pavillon russe seraient les instruments d’un «modèle russe» d’économie maritime souveraine. Toute attaque contre un navire russe serait du «terrorisme international» – une rhétorique victimaire qui prépare le terrain juridique à des représailles. Le Grand Continent traduit et publie cet entretien.

Le Grand Continent

Les Américains en guerre sur trois continents… … et c’est la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. Équateur, Iran, Somalie et Pacifique Est, Iran: jamais depuis trois quarts de siècle les États-Unis n’ont été à ce point militairement actifs. Cet article du magazine en ligne d’investigation The Intercept ne va pas beaucoup plus loin, mais il a le mérite de replacer l’équation actuelle dans le temps long. De là à y voir un symptôme de la fin de l’hégémonie américaine, il n’y a qu’un pas. Qu’on vous laisse franchir ou non.

The Intercept (EN)

RIP Chuck Norris, que l’on croyait immortel. L’acteur américain, dont les cascades avaient convaincu plusieurs générations qu’il échappait aux lois de la physique, a finalement succombé à un malaise, jeudi à Hawaï. Il avait 86 ans. Dix jours plus tôt, il avait posté une vidéo de lui en train de boxer pour son anniversaire avec la légende: «Je ne vieillis pas. Je passe au niveau supérieur.» Fils d’un père amérindien et d’une mère irlandaise, Carlos Ray Norris avait appris le Tang Soo Do lors de son service militaire en Corée du Sud, un art martial précurseur du taekwondo. De retour aux États-Unis, Norris fonde sa propre discipline, le Chun Kuk Do, ouvre des écoles à Hollywood, croise Bruce Lee, et construit une carrière entière sur l’image du justicier taiseux. Fervent républicain, il soutint Donald Trump avec la même conviction qu’il mettait à briser des planches à mains nues.

À la rédaction, nous aimerions vous proposer cette théorie: Chuck Norris n’est absolument pas mort. Il est parti tabasser la Faucheuse.

Guardian (EN)

Un mot sur l’autrice

Être journaliste est la meilleure excuse pour aller traîner dans des lieux qui n’intéressent personne. Le premier livre de Rinny Gremaud, Un monde en toc (Seuil, 2018), était un tour du monde des plus grands centres commerciaux. Le second, Generator (Sabine Wespieser, 2023), l’a emmenée à la périphérie de centrales nucléaires, de la Corée du Sud au Michigan. Formée au Temps – d’abord à la rubrique économie, puis en culture et société –, elle a ensuite fait cinq ans de radio à la RTS, avant de prendre en 2021 la rédaction en chef du magazine T, le supplément culture et lifestyle du Temps. Elle travaille pour Heidi.news depuis mars 2026.

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