Bonjour, c’est Lionel à New York, où j’ai rencontré Amaury de passage pour enquêter sur la filière migratoire ouest-africaine aux Etats-Unis. Et dire que j’habite à la lisière du petit Sénégal! Le monde est petit, même dans une si grande ville.

J’ai choisi d’axer l’édition de ce matin sur les conséquences des décrets trumpiens sur la recherche scientifique – il y a tellement à dire qu’il faut bien choisir un angle pour éviter la noyade. Et puis, j’ai quelques raisons personnelles pour me pencher sur ce thème et une petite histoire à vous raconter.

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Lionel Pousaz à New York
24.01.2025

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Les infos que j'ai retenues pour vous

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Donald Trump et Mohammed ben Salmane lors d’une visite de ce dernier à la Maison-Blanche en 2018. / Keystone / AP Photo / Evan Vucci

L’Arabie saoudite investira 600 milliards de dollars aux Etats-Unis. Entre autoploutocrates, on se serre les coudes. Après que Trump ait déclaré que Ryad fera l’objet de sa première visite officielle, comme lors de son premier mandat, le prince Mohammed ben Salmane a annoncé des investissements massifs en Amérique. Sans préciser d’ailleurs à quels domaines les pétrodollars seront consacrés.

Associated Press (EN)

Le plus grand iceberg du monde en dérive vers la Géorgie du Sud. Il est issu d’une rupture de la calotte antarctique en 1986. A23a (3500 kilomètres carrés tout de même) s’est dégagé des fonds marins et du vortex océanique qui le retenaient captif depuis près de 40 ans. Sa trajectoire file tout droit sur la Géorgie du Sud – une île britannique et sanctuaire naturel, refuge de colonies d’otaries et de manchots. Il n’est qu’à 280 kilomètres de son point d’impact. Ce type de collisions est souvent dévastateur pour la faune: en se brisant, l’iceberg prive les animaux d’accès aux ressources halieutiques.

BBC (EN)

Le feu continue de ravager la Californie. Cette fois, c’est le nord de Los Angeles qui fait face à la situation la plus préoccupante. Des vents puissants ont déchaîné l’incendie, qui a ravagé plus de 40 kilomètres carrés et entraîné l’évacuation de plus de 31’000 résidents du comté de Ventura. Le petit centimètre de pluie prévu samedi dans la région ne devrait pas suffire à éteindre les flammes.

Los Angeles Times (EN)

Il est temps de raconter le monde

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Dans mon radar

Les 1001 décrets du président. Certains textes seront soumis aux juges, d’autres exigeront un vote au Congrès. Ces prochains mois, nous aurons de quoi festoyer avec le suivi des 26 décrets, cinq memoranda et quatre proclamations prononcés par Donald Trump dans la foulée de son investiture. Un record absolu pour une entrée en fonctions, même si on est loin de la centaine de textes annoncés. Le menu est varié mais sans surprise: rétablir la vérité biologique des sexes au gouvernement fédéral, instaurer le Département de l’efficacité gouvernementale de Musk, autoriser la prospection pétrolière dans les réserves naturelles d’Alaska, supprimer certains garde-fous à la peine de mort, geler les embauches dans la fonction publique fédérale, prononcer l’état d’urgence à la frontière mexicaine… Ballotpedia publie la liste complète de ces initiatives, agrémentée d’analyses et d’infographies.

Ballotpedia (EN)
Ca m'est arrivé cette semaine (et il y a huit ans)

Trump vient à nouveau de foutre le bordel dans notre vie. Il y a huit ans, ma femme et moi avions fait nos valises pour Boston. Elle devait poursuivre un postdoc à Harvard, j’avais quitté mon job et, tandis que je remplissais encore des cartons dans notre appartement, elle embarquait pour l’autre côté de l’Atlantique. Sauf que ce samedi matin, elle n’est pas allée bien loin. Trump, en fonction depuis une semaine à peine, avait lancé le soir d’avant son travel ban. Un décret qui, dans un premier temps, barrait l’accès du pays aux ressortissants de plusieurs pays à majorité musulmane, dont les Iraniens. Et donc à ma femme.

Ce matin-là, sept heures à peine après la signature du décret, elle se fait refuser l’embarquement à Francfort. C’est un employé du consulat américain local qui filtre les suspects, sans doute tiré du lit au milieu de la nuit pour accomplir son triste devoir patriotique. Car les Etats-Unis sont ainsi, qu’ils peuvent faire leur police un peu partout hors de leur juridiction sans que nous ne trouvions à y redire. Mais je m’écarte du sujet.

Ma femme est l’une des premières victimes de ce décret absurde. Le même jour, c’est un médecin syrien qui ne peut aller rejoindre sa pratique qu’il occupe à Chicago depuis 10 ans, un nouveau-né un peu trop soudanais qui se voit interdire l’embarquement malgré la nationalité américaine de sa mère, et tant d’autres cas lunaires que j’ai oublié depuis.

Dans les heures qui suivent, les médias s’emballent autour de notre histoire. Je n’y suis pour rien, c’est un tweet de mon épouse qui a tout déclenché. Le soir, nous nous réveillons après une déprimante sieste dans une pièce nue, flanquée d’un matelas et de quelques cartons, pour nous retrouver avec des dizaines de demandes de la presse.

Une semaine sans sommeil s’annonce. Dans nos quartiers improvisés en pleine campagne vaudoise, chez mon père, nous répondons aux requêtes des médias du monde entier; nous discutons de longues heures avec des avocats de Boston qui travaillent bénévolement sur le cas de mon épouse après l’avoir vue à la télé; je fais chanter sans vergogne des compagnies aériennes qui se refusent à embarquer Samira sur Boston, malgré le feu vert du Massachusetts qui a lancé un ban temporaire et local sur le ban trumpien. Finalement, ma femme attaquera en justice Trump en personne. Pour ma part, encore au bénéfice d’un visa de touriste, je passe sous le radar. Je me contente d’organiser les interviews, de scruter les politiques des compagnies aériennes et de discuter stratégie avec nos avocats.

Au final, c’est une jolie revue de presse qui raconte sa mésaventure. Outre-Atlantique, le New York Times, The Atlantic, CNBC et Vox, entre des centaines d’autres ont suivi ses péripéties. En Suisse, la Radio télévision suisse en a fait un feuilleton (au grand agacement de partisans de l’UDC qui s’en plaignent sur Facebook) tandis que les médias régionaux, comme 24 Heures, trouvent dans nos impairs un rare ancrage local à cette actu internationale. Je vous passe les multiples mentions et demandes d’interviews venues du Japon, de Corée, du Moyen-Orient, d’Australie ou du Canada… Il faudrait d’ailleurs que je fasse pour ma fille un album de ces coupures de presse, pour qu’elle puisse plus tard retracer les aventures de son audacieuse maman, qui ne craint pas poursuivre le président des Etats-Unis devant les tribunaux.

Cette histoire, curieusement, je ne l’avais jamais écrite. A la vivre de trop près, et après cette intense couverture médiatique, je n’avais plus envie d’y ajouter des mots. Il y a pourtant nombre de détails qui vaudraient la peine d’être rapportés, tant ils illustrent le singulier fonctionnement du système politique et légal des Etats-Unis. On pourrait aussi rire un peu avec l’outrance de ce très haut responsable de Swiss, qui m’a traité de «maître chanteur» après que je lui ai promis des dégâts d’image s’il persistait à refuser d’embarquer mon épouse – malgré une éphémère fenêtre légale ouverte sur Boston aux ressortissants iraniens. Cette stratégie m’avait d’ailleurs été suggérée par un diplomate suisse de haut rang sous couvert de la plus haute confidentialité, qu’il en soit ici remercié – je crois même qu’il me lit parfois. Mais je m’égare encore une fois.

Or cette semaine, on est étreint par un curieux sentiment de retour à la case départ. Comme vous, peut-être, mais en pire. Après plus de huit ans passés dans ce pays, ma femme dirige désormais son propre laboratoire à New York. Comme toute jeune professeure fraîchement catapultée dans le singulier business de la science, son budget est serré. Pour être financés, toute une série de projets attendent leur évaluation du National Institute of Health. C’est ainsi qu’elle rétribue ses employés et paie son équipement. Et c’est ainsi qu’on finance plus du 70% de la science médicale américaine, loin d’être aussi privée qu’on ne le fantasme en Europe. Un processus désormais mis à l’arrêt – comme je vous l’explique plus bas – d’un nouveau coup de plume présidentiel.

Huit ans plus tard, presque jour pour jour, les fulgurances trumpiennes nous plongent à nouveau dans l’incertitude. Nous sommes pris d’un sentiment étrange de retour en arrière. Comme si ce type s’ingéniait à inventer des décrets tout exprès pour nous emmerder. Certes, le National Institute of Health pourrait très bien reprendre sous peu ses évaluations. Sous pression, il pourrait aussi suspendre des pans entiers de la recherche. En plus des sciences climatique et environnementale, Trump a une dent contre la science des maladies infectieuses – le domaine de mon épouse. Nous voici donc pour la seconde fois suspendus aux lubies du Comandante comme les citoyens d’une république bananière.

Il n’est pas seulement question de science. Washington est noyée sous les décrets présidentiels. Elus, juges, associations et société civile sont embourbés, faute de pouvoir déterminer un sujet en particulier sur lequel se mobiliser et mobiliser l’attention. Trump a appris de son premier mandat la puissance. Face à sa Blietzkrieg légale, lancée en même temps sur tous les fronts, les garde-fous ne savent plus quoi garder et deviennent fous eux-mêmes. Je suis curieux de voir si et comment la plus vieille démocratie moderne au monde résistera à cet assaut.

Mon labo Trump et la science

Donald Trump paralyse à dessein la recherche médicale. Cela ressemblerait presque à une vengeance pour celui qui a souvent attribué sa défaite électorale de 2020 au covid et, partant, aux institutions de santé publique. La Food and Drug Administration (FDA), le National Institute of Health (NIH) et les Centers for Disease Controls (CDC) sont plus ou moins paralysés pour une durée indéterminée. La situation est particulièrement inquiétante au NIH, principal pourvoyeur de la recherche médicale américaine – laquelle reste essentiellement publique, même au pays du capitalisme roi. Forte d’un budget de 47 milliards de dollars, l’institution cesse d’évaluer les projets des scientifiques. En d’autres termes, ce sont des milliers de laboratoires à travers le pays dont les finances sont soudain sur la sellette. Interdite de communication, l’Agence pourrait devoir suspendre de nombreux essais cliniques – contre le cancer, la myopathie – faute notamment de pouvoir contacter les associations de patients.

Science (EN)

Les conséquences d’un départ de l’OMS. Comme vous l’expliquait mon confrère Amaury dans son édition d’hier, le décret de Trump fait un sale coup à l’Afrique et à la plupart des pays en développement. Peut importe ce que l’on pense de l’Agence, prise entre ceux qui l’accusent d’avoir réagi trop tard ou au contraire trop radicalement à la pandémie de covid: son travail sur le terrain est vital, surtout là où les systèmes de santé font défaut. Alors que les efforts de l’OMS en vue d’éradiquer la poliomyélite semblent porter leurs fruits et qu’elle a accompli des progrès significatifs contre le VIH, elle pourrait se voir privée de son plus grand pourvoyeur de fonds, les Etats-Unis. C’est en grande partie grâce aux fonds américains que l’Agence internationale a débarrassé pour toujours l’humanité du fléau de la variole, rappelle l’OMS dans sa réponse officielle au décret trumpien. Pour entrer en force, le texte doit toutefois être approuvé par le Congrès, où les républicains ne bénéficient que d’une mince majorité.

Gizmodo (EN)

Une raison d'espérer

Le mouvement grandissant des conservateurs écologistes américains. Vous me direz qu’il faut un sacré paquet d’optimisme, de niaiserie ou de nihilisme pour voir dans l’élection de Trump une raison d’espérer en faveur du climat. Et je vous donne raison. Il n’empêche, quelques chétives lueurs d’espoir scintillent sur ce tableau aussi noir qu’une nappe de pétrole. Le parti présidentiel n’est en effet pas exclusivement composé de zélotes du forage à gogo. Fondée en 2017 par des étudiants conservateurs, l’American Conservation Coalition détonne en prônant l’écologie et les énergies renouvelables – à la sauce America First. En pleine croissance, forte de quelques 60’000 membres, l’association va pouvoir tester son influence auprès du chef de l’Etat.

Grist (EN)

Votre correspondant. Journaliste et communicateur scientifique, procrastinateur professionnel, je fais tout à la dernière minute. Cet autoportrait bâclé ne fait pas exception, rédigé avec la hâte d’un décret trumpien sur les toilettes transgenres.

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