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Bonjour, c’est Serge à Genève où je suis, atterré comme tout le monde, les dernières nouvelles de Crans-Montana. Sur les causes de l’incendie, les médias sont allés plus vite que les autorités.

Trop vite, parfois. La chaîne française BFMTV est critiquée pour n’avoir pas immédiatement flouté les visages de victimes sur les photos du départ de feu qu’elle a publiées.

Les médias, vaste sujet. Censurés en Russie et ailleurs, exécrés par Trump et beaucoup d’autres, vidés de leurs ressources publicitaires par les plateformes, détournés par les réseaux sociaux. Et pourtant, plus nécessaires que jamais.

Le nôtre, Heidi.news, entre dans sa huitième année et vous proposera des nouveautés en 2026. En privilégiant, comme depuis le début, le travail d’autrices et d’auteurs.

C’est justement de certains de nos auteurs dont je vous parle ce matin, ceux de votre newsletter Le Point du jour, dont voici la 2085e édition.

photo journaliste

Serge Michel à Bondy
03.01.2026

Ca leur est arrivé

Les premières années, lorsque nous demandions à nos lectrices et lecteurs leur rubrique favorite du Point du jour, celle qui s’imposait était «Une raison d’espérer». Nous l’avons évidemment maintenue, malgré une (ou en raison d’une) actualité plutôt désespérante. En octobre 2023, après 1402 éditions, nous avons eu l’idée d’une nouvelle rubrique, qui donne à voir le vécu de nos cinq correspondants éparpillés dans le monde: «Ça m’est arrivé cette semaine».

C’est Lionel, à New York, qui a ouvert les feux, après avoir un peu râlé. «Je suis journaliste scientifique, pas grand reporter. Tu penses qu’avec ça, il m’arrive vraiment un nombre dingue de trucs intéressants par semaine?», écrit-il le 20 octobre 2023 dans le groupe WhatsApp du Point du jour. Groupe qui venait d’être créé, qui n’allait pas tarder à se révéler foisonnant et dont j’oserai, un an et demi plus tard, publier quelques extraits.

Au début, les textes de la nouvelle rubrique étaient de taille modeste. Puis les correspondants ont pris confiance et se sont mis à raconter leurs rencontres, leurs étonnements, leurs trouvailles, leurs doutes, leurs déboires. Bref, tout ce qui fait que le journalisme reste – mais ne le répétez pas trop largement, car les places sont rares – le plus beau métier du monde. Et désormais, à en juger par les courriers que l’on reçoit, c’est bien «Ça m’est arrivé cette semaine» qui est devenue votre rubrique préférée.

Je peux comprendre pourquoi. En se livrant de la sorte, sans fanfaronnade, sans entretenir le mythe des reporters à gilets multipoches qui se coiffent avec les balles sur une ligne de front, les correspondants du Point du jour établissent ou rétablissent le critère sans doute le plus important dans notre métier: la confiance.

«Je lis toujours en premier “Ça m’est arrivé cette semaine”, nous écrit une abonnée de Leysin. Il a beaucoup d’humour. On a l’impression de les connaître. Bravo pour vos écrits qui nous informent sur un monde tourmenté, restons optimistes et bienveillants.»

Pour ce premier samedi de l’année, dans un monde en effet tourmenté, j’ai donc demandé aux cinq correspondants du Point du jour de choisir chacun un de leurs «Ça m’est arrivé cette semaine». Histoire aussi de revivre quelques moments de 2025, année que beaucoup ne semblent pas mécontents de quitter.

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Best of de la rubrique, selon les auteurs

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New York par John Cunniff, CC BY 2.0

Trump vient à nouveau de f… le b… dans notre vie. Il y a huit ans, ma femme et moi avions fait nos valises pour Boston. Elle devait poursuivre un postdoc à Harvard, j’avais quitté mon job et, tandis que je remplissais encore des cartons dans notre appartement, elle embarquait pour l’autre côté de l’Atlantique. Sauf que ce samedi matin, elle n’est pas allée bien loin. Trump, en fonction depuis une semaine à peine, avait lancé le soir d’avant son travel ban. Un décret qui, dans un premier temps, barrait l’accès du pays aux ressortissants de plusieurs pays à majorité musulmane, dont les Iraniens. Et donc à ma femme.

Ce matin-là, sept heures à peine après la signature du décret, elle se fait refuser l’embarquement à Francfort. C’est un employé du consulat américain local qui filtre les suspects, sans doute tiré du lit au milieu de la nuit pour accomplir son triste devoir patriotique. Car les Etats-Unis sont ainsi, qu’ils peuvent faire leur police un peu partout hors de leur juridiction sans que nous ne trouvions à y redire. Mais je m’écarte du sujet.

Ma femme est l’une des premières victimes de ce décret absurde. Le même jour, c’est un médecin syrien qui ne peut aller rejoindre sa pratique qu’il occupe à Chicago depuis 10 ans, un nouveau-né un peu trop soudanais qui se voit interdire l’embarquement malgré la nationalité américaine de sa mère, et tant d’autres cas lunaires que j’ai oubliés depuis.

Dans les heures qui suivent, les médias s’emballent autour de notre histoire. Je n’y suis pour rien, c’est un tweet de mon épouse qui a tout déclenché. Le soir, nous nous réveillons après une déprimante sieste dans une pièce nue, flanquée d’un matelas et de quelques cartons, pour nous retrouver avec des dizaines de demandes de la presse.

Une semaine sans sommeil s’annonce. Dans nos quartiers improvisés en pleine campagne vaudoise, chez mon père, nous répondons aux requêtes du monde entier; nous discutons de longues heures avec des avocats de Boston qui travaillent bénévolement sur le cas de mon épouse après l’avoir vue à la télé; je fais chanter sans vergogne des compagnies aériennes qui se refusent à embarquer Samira sur Boston, malgré le feu vert du Massachusetts qui a lancé un ban temporaire et local sur le ban trumpien. Finalement, ma femme attaquera en justice Trump en personne. Pour ma part, encore au bénéfice d’un visa de touriste, je passe sous le radar. Je me contente d’organiser les interviews, de scruter les politiques des compagnies aériennes et de discuter stratégie avec nos avocats.

Au final, c’est une jolie revue de presse qui raconte sa mésaventure. Outre-Atlantique, le New York Times, The Atlantic, CNBC et Vox, entre des centaines d’autres ont suivi ses péripéties. En Suisse, la Radio télévision suisse en a fait un feuilleton (au grand agacement de partisans de l’UDC qui s’en plaignent sur Facebook) tandis que les médias régionaux, comme 24 Heures, trouvent dans nos impairs un rare ancrage local à cette actu internationale. Je vous passe les multiples mentions et demandes d’interviews venues du Japon, de Corée, du Moyen-Orient, d’Australie ou du Canada… Il faudrait d’ailleurs que je fasse pour ma fille un album de ces coupures de presse, pour qu’elle puisse plus tard retracer les aventures de son audacieuse maman, qui ne craint pas poursuivre le président des Etats-Unis devant les tribunaux.

Cette histoire, curieusement, je ne l’avais jamais écrite. A la vivre de trop près, et après cette intense couverture médiatique, je n’avais pas envie d’y ajouter mes mots. Il y a pourtant nombre de détails qui vaudraient la peine d’être rapportés, tant ils illustrent le singulier fonctionnement du système politique et légal des Etats-Unis. On pourrait aussi rire un peu avec l’outrance de ce très haut responsable de Swiss, qui m’a traité de «maître chanteur» après que je lui ai promis des dégâts d’image s’il persistait à refuser d’embarquer mon épouse – malgré une éphémère fenêtre légale ouverte sur Boston aux ressortissants iraniens. Cette stratégie m’avait d’ailleurs été suggérée par un diplomate suisse de haut rang sous couvert de la plus haute confidentialité, qu’il en soit ici remercié – je crois même qu’il me lit parfois. Mais je m’égare encore une fois.

Or cette semaine, on est étreint par un curieux sentiment de retour à la case départ. Comme vous, peut-être, mais en pire. Après plus de huit ans passés dans ce pays, ma femme dirige désormais son propre laboratoire à New York. Comme toute jeune professeure fraîchement catapultée dans le singulier business de la science, son budget est serré. Pour être financés, toute une série de projets attendent leur évaluation du National Institute of Health. C’est ainsi qu’elle rétribue ses employés et paie son équipement. Et c’est ainsi qu’on finance plus du 70% de la science médicale américaine, loin d’être aussi privée qu’on ne le fantasme en Europe. Un processus désormais mis à l’arrêt d’un nouveau coup de plume présidentiel.

Huit ans plus tard, presque jour pour jour, les fulgurances trumpiennes nous plongent à nouveau dans l’incertitude. Nous sommes pris d’un sentiment étrange de retour en arrière. Comme si ce type s’ingéniait à inventer des décrets tout exprès pour nous emm… Certes, le National Institute of Health pourrait très bien reprendre sous peu ses évaluations. Sous pression, il pourrait aussi suspendre des pans entiers de la recherche. En plus des sciences climatique et environnementale, Trump a une dent contre la science des maladies infectieuses – le domaine de mon épouse. Nous voici donc pour la seconde fois suspendus aux lubies du Comandante comme les citoyens d’une république bananière.

Il n’est pas seulement question de science. Washington est noyée sous les décrets présidentiels. Elus, juges, associations et société civile sont embourbés, faute de pouvoir déterminer un sujet en particulier sur lequel se mobiliser et mobiliser l’attention. Trump a appris de son premier mandat la puissance. Face à sa Blietzkrieg légale, lancée en même temps sur tous les fronts, les garde-fous ne savent plus quoi garder et deviennent fous eux-mêmes. Je suis curieux de voir si et comment la plus vieille démocratie moderne au monde résistera à cet assaut.

L’édition du 24 janvier 2025, envoyée de New York
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Le Caire, DR

Un mariage, deux confessions, une myriade de civilisations. Cette semaine, j’étais au Liban pour assister aux noces d’un couple rencontré l’année dernière lors d’une croisière sur le Nil. Ce fut l’occasion de m’attarder au pays du Cèdre où, depuis le début de l’année, je ne fais que passer en vitesse pour me rendre à Damas ou en revenir.

Avec les invités au mariage, nous avons visité Byblos, ou Jbeil en arabe, ancienne cité phénicienne perchée sur un promontoire surplombant la Méditerranée, au nord de Beyrouth. C’est là qu’a été retrouvé le sarcophage d’Ahiram, roi phénicien du premier millénaire avant notre ère. Et sur son sarcophage, la plus ancienne trace de l’alphabet phénicien, à l’origine des nos alphabets latin, grec, arabe et hébreu!

Depuis Byblos, les Phéniciens exportaient leur cèdre vers l’Egypte, où son bois était utilisé pour les sarcophages et sa résine pour l’embaumement. En échange, les Egyptiens leur vendaient du papyrus, dont les Phéniciens avaient besoin pour écrire leur alphabet linéaire. Papyrus, qui se dit «byblos» en grec, a donc donné son nom à la ville à l’époque hellénistique, et sera quelques siècles plus tard à l’origine du mot «Bible». Quant à «Baal», la principale divinité du polythéisme phénicien, il est à l’origine du nom du commandant carthaginois Hannibal (grâce de Baal) ou à la ville libanaise de Baalbek (le Baal de la Bekaa), tandis que «El», le mot générique pour dire «dieu», donnera son nom à Marseille (le port de dieu), à Israël (combat de dieu) ou encore à Raphaël (guérison de dieu).

Il n’en faut pas plus à notre guide Tony pour soutenir qu’au fond, le Liban est un peu à l’origine du monde tel que nous le connaissons – un chauvinisme partagé par tous les Libanais. Il en veut pour preuve les ruines que nous visitons: sous la cathédrale romane actuelle, bâtie au temps des croisés, se superposent des pierres issues des constructions mameloukes, romaines, grecques et phéniciennes. Un millefeuille civilisationnel révélé par les fouilles de Maurice Dunand au milieu du siècle dernier. Tony s’émerveille: «C’est à Byblos qu’on a prouvé, pour la première fois, que les civilisations passées par ici sont cumulatives et non exclusives. Le Liban est ainsi à l’image d’un fleuve, dont l’eau se compose de tous ses différents affluents. Dans ce pays fort de 18 communautés religieuses, les fouilles archéologiques ont donc un énorme potentiel de réduction des tensions politiques. Est-on phénicien? Oui. Est-on romain? Oui. Est-on arabe? Oui».

Deux jours plus tard, cette jolie théorie a trouvé son expression la plus parfaite. Dans la cathédrale maronite de Batroun, à quelques kilomètres de la cité antique, Aurélie et Karam se sont dit «naam». Elle est libanaise chrétienne, il est palestinien musulman, tous deux sont beaux comme des dieux grecs, brillants comme des marchands phéniciens, et couronnés de succès comme les diplomates français qu’ils sont devenus. Entre les vieilles pierres de la bâtisse, un chœur a entonné un poème de Mahmoud Darwich (icône de la littérature arabe et de la résistance palestinienne), avant de répéter Hallelujah («louange de Dieu» en hébreu), puis de reprendre le Chant à la Vierge Marie. Le tout en arabe, évidemment. Je crois que personne, dans l’assistance, n’a été épargné par la chair de poule. En ressortant de la cathédrale, au milieu des pétales, de la mer et du soleil couchant, nous avons tous repris un peu foi dans le grand fleuve de l’humanité, à une époque où les artisans de la haine s’appliquent à ériger des barrages.

L’édition du 16 juillet 2025, envoyée de Dahab
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Hong Kong, DR

Jimmy Lai, suite et fin. Pour quiconque a un peu de mémoire de Hong Kong, la fin du procès de Jimmy Lai, celui que l’on présente d’ordinaire simplement comme un magnat de la presse indépendante et un chantre de la cause démocratique hongkongaise, a quelque chose de particulièrement émouvant. Car pour quiconque a vécu ces trente dernières années dans le territoire – c’est mon cas –, c’est-à-dire juste avant la rétrocession en 1997, et depuis lors, Jimmy Lai, c’est une partie de l’âme de Hong Kong.

En abordant cette dernière ligne droite d’une saga judiciaire qui s’étend depuis son arrestation fin 2020, et alors qu’il risque une peine d’emprisonnement à perpétuité, je ne peux m’empêcher de repenser aux moments où Lai Chee-ying, surnommé affectueusement «Fei Lo» en cantonais (fat man), a défrayé la chronique. Comme d’autres, il est arrivé enfant sans le sou à Hong Kong, issu d’une riche famille dépossédée par l’arrivée des communistes en 1949. Mais plus que d’autres, il n’a eu de cesse de vouloir changer les choses dans le territoire, y compris lorsqu’il lance Giordano, le Benetton chinois, à Hong Kong au début des années 80 (puis en Chine même en 1991). Avant Giordano, l’idée de service à la clientèle était quasiment absente du territoire. Plus tard encore, à la fin des années 90, lorsqu’il lance adMart, une chaîne de supermarchés s’appuyant largement sur la livraison à domicile, c’est la volonté de briser l’emprise monopolistique de Park N’Shop (CK Hutchison) et Wellcome (Dairy Farm International/Jardine Matheson) qui l’anime.

Et le tournant de la presse, avec notamment le lancement de Next Magazine en 1990 et d’Apple Daily en 1995, fait suite au choc que représente pour lui le massacre des abords de la place Tiananmen en juin 1989. Parmi les éditoriaux célèbres de cette époque, je me souviens encore très distinctement de celui publié dans Next en 1994, dans lequel il traitait l’ancien premier ministre chinois Li Peng, parfois surnommé «le boucher de Tiananmen», d’«humiliation nationale » et de gui dan (œuf de tortue), insulte suprême en chinois indiquant un QI tellement bas qu’il ne reconnaissait même pas ses parents. Et ce ton mordant, souvent provocateur, c’est ce qui faisait sa marque de fabrique, valant à ses publications d’être parmi les plus lues du territoire et alimentant la rancœur féroce des pouvoirs publics et de l’establishment des affaires, souvent éclaboussés dans des articles à mi-chemin entre le journalisme d’investigation et le tabloïd mal sourcé.

C’est le défi aux tycoons de Hong Kong via adMart qui a failli lui faire perdre sa fortune, c’est sa liberté de ton et l’adoption de lois sur la sécurité nationale qui l’ont obligé à fermer l’Apple Daily en juin 2020, et c’est son intransigeance à l’égard des puissants ces trente dernières années qui risque de lui coûter sa liberté.

Edition du 18 août 2025, envoyée de Hong Kong

Post scriptum Le 15 décembre 2015, Jimmy Lai, 78 ans, a été reconnu coupable de trois chefs d’accusation liés à la sécurité nationale. Pour le parquet, M. Lai était derrière deux complots demandant à des pays étrangers d’imposer des «sanctions ou un blocus» ou de mener des «activités hostiles» contre Hong Kong ou la Chine. Il est aussi accusé d’avoir publié des contenus qui «incitaient à la désaffection» envers le gouvernement. Emprisonné depuis 2020, il encourt la perpétuité. Les peines seront prononcées à une date ultérieure, et il pourra faire appel.

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Kyiv, par Sergey Galyonkin, CC BY 2.0

C’est silencieux, presque oppressant. Au milieu des branches, seuls les craquements des brindilles résonnent à tes oreilles, comme décuplés. Tu te caches, Serguei – oui, nous allons t’appeler Serguei. Dans le froid automnal ukrainien, bien loin de chez toi, tu te caches au milieu des arbres secs. Engoncé dans ton gilet pare-balles trop serré, tu tentes de saisir ta kalachnikov.

Tout est calme. Mais soudain, tu l’entends. Ce bruit. Ce vrombissement insupportable qui hante tes nuits, depuis que tu les passes dans un trou de combat, dans le sol moite du Donbass. Un bourdonnement aigu. Tu te figes. Tu lèves la tête. Tu cherches. Puis tu te mets à courir, mais ton pantalon s’accroche aux ronces. Moi, je te vois d’en haut, comme si j’étais une sorte de dieu. Et si la qualité de l’image n’est pas bonne, la peur sur ton visage pixélisé me dérange.

Devant un mur d’écrans, les soldats ukrainiens, tous âgés de moins de trente ans, ont le regard rivé sur les ruines fumantes du Donbass. Dans leurs yeux fatigués se reflètent des centaines de petites vidéos vues du ciel. Autant de drones qui volent. Ceux qui observent et ceux qui tuent. C’est la salle de commandement d’une unité FPV (first person view), chargée de surveiller et coordonner les attaques de ce secteur chaud du front. Dans un silence monastique, que ne perturbent que les clics de souris, les soldats scrutent les moindres mouvements.

Soudain: «Là, dans les arbres, un katsap» (terme péjoratif pour décrire les Russes, ndlr). A la radio, le soldat ordonne au droniste de se rapprocher. Petit à petit, l’homme à l’image grandit. Engoncé dans son gilet pare-balles, il a l’air empêtré dans les ronces. L’écran s’illumine de rouge. C’est le signe qu’une cible est en vue.

Tu détestes les drones. Ils sont partout. Malgré ça, on t’a demandé de pénétrer, seul, le plus profondément possible dans les positions ukrainiennes. Tu sais que c’est une mission suicide, mais tu l’accomplis quand même. Et là, à ce moment, tu te dis qu’il faut survivre. Tu arrives à dégager ta jambe et tu cours, comme tu peux, parmi les friches. Tu vas te cacher derrière un arbre. Trop petit, ça ne suffit pas. Tu vas trouver mieux. Tu te lances vers l’avant vers un bosquet touffu de feuilles rouges et jaunes. Tu entends un autre bruit, tu regardes en l’air et…

La boule de feu éclaire l’écran et fait briller les yeux des soldats qui le regardent fixement, sans mot dire. Sans bruit, sans détonation, sans cris, une bombe larguée par un autre drone a fondu sur le soldat russe, que j’ai appelé Serguei. Il gît au sol. Bouge une main, un pied, dans une tentative désespérée de survivre. Puis les mouvements se transforment en spasmes. Serguei n’est plus. Je pense à sa femme, je pense à ses enfants s’il en a. Je pense au fait que j’ai vu en direct son dernier soupir, alors que tous ses proches se demanderont sûrement pendant des mois ce qui est advenu de lui. Son corps sera probablement dévoré par les charognards.

Le choc passé, je demande au soldat ukrainien présent ce que ça lui fait de tuer à distance: «Rien, répond-il. C’est le travail.»

Bienvenue, mes amis, dans la guerre du XXIe siècle.

L’édition du 14 octobre 2025, envoyée de l’Est ukrainien
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N’Djamena, par Ian Boudreault

J’ai rencontré un écrivain. Ou plutôt, une amie qui travaille dans l’humanitaire m’a mis en contact avec un écrivain. Elle lui a donné mon numéro, et j’ai reçu samedi soir dernier, à 20h14, ce message que je vous traduis de l’arabe:

Bonjour, je m’appelle Abdurashid Ahmed, je suis un réfugié soudanais âgé de 21 ans et je vis actuellement au Tchad. Je suis écrivain et j’ai publié deux livres. Je cherchais à obtenir l’aide du HCR afin de soutenir les capacités de jeunes comme moi. J’ai rencontré une dame nommée X, qui m’a suggéré votre nom en me disant que vous pourriez peut-être m’aider. Je suis donc venu vous voir pour vous raconter mon histoire, dans l’espoir que nous puissions trouver un soutien matériel simple qui m’aiderait à poursuivre mon travail d’écriture.

J’ai été curieux de son message. On a commencé à échanger sur WhatsApp.

Les parents d’Abdurashid ont fui le Soudan en 2003, lors du premier génocide du Darfour. Comme 800’000 autres, ils ont marché vers le Tchad voisin et ont été pris en charge par les autorités et l’ONU, qui ont construit des camps de réfugiés partout où ils le pouvaient. Aujourd’hui, il y en a 19 dans l’est du Tchad.

Dans l’un d’eux, à Kounougou, Abdurashid a vu le jour en 2005. Un enfant de la guerre, né dans un camp de réfugiés, grandi dans un camp de réfugiés. Les opportunités y sont quasiment inexistantes et leurs habitants survivent depuis vingt ans sous perfusion de l’aide internationale.

Abdurashid a grandi là. Il me raconte qu’il a passé son baccalauréat tchadien, et qu’il enseigne désormais bénévolement dans le lycée, où il a reçu une formation du HCR, selon notre amie commune. Il a 21 ans: que faisions-nous à cet âge?

En parallèle, il écrit des textes. Il n’a pas d’ordinateur, alors il utilise son portable. Il y a installé un logiciel de traitement de texte, et passe son temps libre à écrire. Je lui dis que moi aussi, et je lui fais parvenir un texte.

Il m’a envoyé ensuite deux de ses travaux. Le premier est un long récit sur de sa communauté, les Zaghawa, le second est une nouvelle, l’histoire d’un jeune homme qui prend un véhicule de transport public dans la campagne tchadienne et rencontre une jeune femme. Il écrit avec de belles métaphores, des images, de l’âme. J’ai adoré son récit. J’ai eu l’impression de trouver les mots justes que je cherche pour mes propres articles, ceux qui racontent une émotion, une odeur, un détail insignifiant.

La gare est un quartier au centre de presque tout.

À droite et à gauche, des chemins accidentés, tordus, usés par les pas. Sur presque tous les murs, on lisait en lettres larges et maladroites : «INTERDIT D’URINER ICI».

Mais personne ne respectait ni l’auteur ni l’écrit.

L’odeur mêlée d’urine et de chaleur formait une sorte de matière mentale familière, une équation étrange: odeur de pauvreté + chaleur du midi + nostalgie \= le goût du métal sur ma langue.

De tous côtés venaient des chemins sinueux.
Rien ne ressemblait à une voie normale. Un homme poussant sa charrette marchait d’un pas vacillant qui donnait la nausée à celui qui l’observait.

Les gens se déplaçaient dans la rue comme des zombies, titubant, s’évaporant lentement sous le regard.

J’ai pressé mes paupières pour ne pas laisser mes rêves couler avec la sueur.

Bien sûr, et j’imagine que vous vous demanderez la même chose en me lisant: ces textes, bien écrits, avec attention, sont-ils vraiment de sa main? A une époque où les intelligences artificielles permettent en quelques clics de créer un roman artificiel, comment en être sûr?

J’ai d’abord interrogé mon amie, qui m’a dit avoir confiance en Abdurashid. Je lui ai ensuite posé la question, frontalement, en lui expliquant pourquoi.

Sa réponse:

Je comprends ta question. Elle est légitime. Beaucoup de gens utilisent l’IA aujourd’hui. Moi, je ne le fais pas, je n’utilise jamais l’intelligence artificielle dans mes écrits, car les éditeurs n’acceptent pas les textes issus de l’esprit des machines, j’en suis très conscient. Je te demande de me croire. Je connais bien le Coran et cela m’aide à écrire. J’ai une grande imagination qui me permet d’exprimer facilement et simplement ce que je pense. Nous, les arabophones, on s’appuie tous sur une seule et même source, le Coran, pour comprendre le sens profond et l’authenticité des mots. Je vais t’envoyer mon certificat de mémorisation du Coran pour prouver mes capacités à écrire en arabe sans faire pratiquement aucune erreur.

J’ai décidé de le croire. Un de mes amis voyage en France pour les fêtes de fin d’année, je lui ai demandé s’il pouvait ramener un ordinateur d’occasion, entre 250 et 500 euros. Ce n’est pas grand-chose. Souhaiteriez-vous y participer?

J’ai lancé une cagnotte en ligne. J’ai envie de lire plus de textes d’Abdurashid. Et peut-être, un jour, pourra-t-on le lire sur Heidi.news?

Edition du 11 décembre 2025, envoyée de N’Djamena

Post scriptum. La cagnotte ouverte par notre correspondant a reçu 1858 francs de votre part. Un grand merci, c’est bien davantage qu’espéré! L’ordinateur a été acheté à Paris et sera acheminé au Tchad la semaine prochaine par l’ami en question. Entre-temps, Abdurashid a écrit d’autres textes et envisage un livre, qu’Amaury va tenter de faire imprimer à N’Djamena avec le solde de la cagnotte. Nous vous tiendrons au courant!

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Votre newsletter «Le Point du jour» est fabriquée chaque nuit par un correspondant dans une ville différente du monde. Hong Kong le lundi, Kyiv le mardi, Le Caire le mercredi, N’Djamena le jeudi et New York le vendredi (ce qui n’est pas contractuel: les auteurs se déplacent parfois et il leur arrive de s’échanger leur jour d’édition). Le samedi (édition gratuite), c’est en général la rédaction à Genève qui s’en charge.

Il y a aussi des surprises, des personnes invitées à vous proposer leur propre actualité. Dans tous les cas, elle est envoyée tous les matins de l’année à 6h heure suisse, avec un résumé des événements du monde et un éclairage sur une région particulière.

Si vous n’êtes pas abonnés, ou si vous n’avez que la version gratuite (très réduite), abonnez-vous, ce n’est pas cher et le premier mois est gratuit, pour vous permettre de vous faire un avis. Par ailleurs, elle va connaître au cours de l’année 2026 un joli ravalement de façade! Sachez aussi que nous tâchons de répondre à tous les abonnés qui nous adressent des critiques ou des félicitations – et parfois nous aiguillent sur des sujets nous ayant échappé.

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Il est temps de raconter le monde

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De bonnes lectures

D’habitude, on essaie de vous proposer ici des articles libres d’accès. Ce matin, il se trouve que trois lectures que je voulais partager avec vous sont derrière un paywall, comme on dit. Sorry, mais au moins, elles sont vraiment bonnes.

Comment la machine de guerre russe brutalise ses propres soldats. Le New York Times, en collaboration avec le média russe en exil à Berlin Echo (voici son canal Telegram, en russe), a analysé 6000 plaintes de familles de soldats envoyés en Ukraine, brièvement publiées par l’administration russe, par erreur. Voici ce qu’il en ressort:
- Des soldats sont envoyés au front avec leurs béquilles ou en chaise roulante, un cancer de stade 4, de l’épilepsie, des troubles graves de la vue et de l’ouïe, des traumatismes crâniens, de la schizophrénie et des complications liées à un AVC.
- Les prisonniers de guerre libérés sont immédiatement renvoyés au combat.
- Les commandants menacent si souvent leurs propres soldats de mort que ces meurtres ont leur propre nom: «zéroisation».
- Certains commandants extorquent leurs soldats, notamment pour les exempter de missions mortelles.
- Les soldats qui se plaignent, s’opposent à des missions vouées à l’échec ou refusent de payer des pots-de-vin peuvent être battus, enfermés dans des caves, enfermés dans des fosses ou menottés à des arbres pendant plusieurs jours.
- Les recrues et conscrits sont contraints de signer des contrats prolongés, sous la menace d’être transférés dans des unités d’assaut où le taux de mortalité est très élevé.

La politologue russe Ekaterina Shulman, en exil elle aussi, a réagi ainsi: «Ces plaintes montrent que l’État russe est le pire ennemi du peuple russe. Il le tue, le poursuit à mort, le persécute, le vole. Aucun ennemi étranger n’a jamais causé autant de tort à la patrie.»

C’est à ce prix que les forces russes se sont emparées de plus de 5600 km2 de territoire ukrainien en 2025, soit davantage que les années 2024 et 2023 réunies. L’armée russe occupe environ 19,4% de la superficie de l’Ukraine, dont 0,94% ont été conquis au cours de l’année écoulée.

The New York Times (abonnés) (EN)

«A Kiev, la terreur fait partie du quotidien et donne lieu à une célébration presque solennelle de la normalité». Le dramaturge suisse Milo Rau, qui a récemment mis en scène La clémence de Titus de Mozart au Grand Théâtre de Genève et va monter Les enfants de Médée en mars 2026 à Vidy Lausanne, revient d’un séjour en Ukraine. Il livre son carnet de bord au Monde (qui oublie évidemment d’indiquer sa nationnalité) et y décrit la résilience des citoyens de Kyiv, «un peuple libre et fier qui, même en pleine guerre brutale, continue de se battre pour la démocratie.»

Le Monde (abonnés) (FR)

L’heure zéro du Moyen-Orient. Roger Cohen est une des grandes plumes du New York Times. Je me souviens de lui dans les rues en révolte à Téhéran en 2009: il n’a pas son pareil pour deviner la marche du monde au raz du bitume, saisir l’essentiel en quelques mots échangés avec des passants. Là, il revient d’un grand tour au Moyen-Orient. Son texte commence ainsi: «Au milieu des décombres et des ruines, de la torture et de la terreur, de la poussière et des débris, quelque chose bouge au Moyen-Orient, un esprit qui dit non aux cycles sans fin de violence et qui privilégie l’avenir des enfants de la région plutôt que les querelles du passé. Ce sentiment est fragile, contesté et vulnérable. Mais avec plus d’un demi-million de morts dans la guerre civile de 13 ans en Syrie, 70’000 Palestiniens tués en deux ans de guerre à Gaza, ainsi que près de 2’000 Israéliens, l’épuisement est généralisé. Renoncez à la vengeance, murmurent ceux qui sont las de la guerre, et réfléchissez une deuxième fois.»
Le médecin syrien Hassan Smadi lui dit: «Il n’y a pas d’autre solution que de trouver une solution.»
L’historien israélien Gershom Gorenberg lui dit: «La guerre de Gaza a violé le principe israélien fondamental consistant à mener des guerres courtes. Il y a un épuisement total en Israël, l’armée est à bout et les réservistes ont été trop sollicités. Cela joue en défaveur d’une reprise des combats.»

The New York Times (abonnés) (EN)

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- Une doctoresse traditionnelle au Brésil,
- Une exilée iranienne qui lutte pour que son père ne soit pas exécuté,
- Une politicienne ougandaise qui combat le sexisme,
- Un père de Gaza qui risque sa vie pour nourrir ses enfants,
- Une femme ouighoure qui s’en prend aux autorités chinoises,
- Un ancien ganster sud-soudanais qui gère une académie de foot,
- Moins enthousiasmant mais que voulez-vous, c’est 2025: une assistante sociale sud-africaine contrainte de retourner à la prostitution en raison des coupes budgétaires ordonnées par la Maison Blanche.

The Guardian (libre accès) (EN)

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